Episode 3 : L’essence du Voyage

Johan et son alambic

Le voyage, pour découvrir et apprendre, demande un enracinement dans le pays visité. Nous avions donc pris contact avec Johan, distilleur d’huiles essentielles, pour convenir de 10 jours de woofing à La Fontaine Aromatique. En échange de quelques heures de travail, nous nous établirons au Wwoofcamp, petit coin de paradis. Le terrain de Johan surplombe la route des Tamarins, Saint Leu et l’océan. Entre manguiers, attiers, avocatiers, papayers, frangipaniers et autres variétés poussent une pléthore d’herbes aromatiques à distiller : lemon grass, baies rose, eucalyptus, géranium, tea tree, romarin, thym brésilien… Le propriétaire des lieux y a construit différents habitats insolites et plus récemment, avec l’aide des derniers woofers, Charly, Marina, Thomas, Manon et Lou, le Wwoofcamp : une grande tente est montée sous une ombrière, un salon en palette, une cuisine ouverte sous un abri de tôle, des toilettes sèches et une douche extérieure. Une vraie maison sans mur, qui n’a rien à envier à un hôtel 4 étoiles.

Vue depuis le Wwoofcamp

Chaque matin nous rejoignons Johan pour travailler à ses côtés, apprendre de lui. Johan a quitté la Bretagne pour donner vie à ses rêves sur les terres familiales il y a 10 ans (à découvrir dans « Portraits du monde »). Du maraichage à la location d’habitats insolites, Johan, guidé par sa curiosité et son goût de l’aventure, s’est finalement orienté sur la distillation d’huiles essentielles. L’univers qu’il a créé autour de l’alambic est l’exemple même de la permaculture, respectueux des cycles naturels, de la symbiose des éléments, où rien n’est perdu, tout est à sa place. Il nous transmet son amour pour la Nature et nous partage, avec le regard pétillant d’un enfant rêveur, ses aspirations et son histoire.

« Apprendre à composer avec la topographie, l’aridité, l’épaisseur de la Terre ou le comportement des animaux est un véritable éveil libérateur. »

Pierre Rabhi

Nous prenons plaisir à récolter la citronnelle, à planter des graines de basilic, à tailler des palmiers, à bricoler… Ces instants qui laissent place à la méditation, aux pensées vagabondes, aux discussions simples et enrichissantes. Ici où l’immédiateté que nous inflige la technologie n’existe pas, où les arbres, patients, imposent leur rythme. Chaque jour, nous développons une nouvelle compétence, intégrons un nouveau geste, une nouvelle manière de faire. Nous savourons ce mode de « tourisme », qui nous donne l’opportunité de toucher de prés la terre et la culture du pays que nous explorons. Nous vivons la sédentarité dans le voyage, le slow travel, nous permettant de rentrer dans la densité d’une culture et de ce(ux) qui la compose(nt).  

Pour faire découvrir son artisanat et instiller de nouvelles idées dans la restauration Réunionnaise, Johan a invité différents professionnels (critiques culinaires, chocolatiers, chefs…) à la Fontaine Aromatique. Au programme : visite du domaine, démonstration d’une distillation de lemon grass et dégustation de produits cuisinés à base de ses huiles essentielles : crêpes aux géranium, gâteau au chocolat aux 4 épices, gâteau banane au tangor, vinaigrettes aux baies rose… (à découvrir dans « Plaisirs culinaires »). Nous avons pris énormément de plaisir à cuisiner et à préparer cet évènement avec Johan et sa compagne, Jennifer. Le cadre authentique et chaleureux a permis des échanges enrichissant avec ces acteurs du plaisir culinaire réunionnais, en toute simplicité. Nous sommes captivés par leurs mots et par l’amour qu’ils dégagent en parlant de leur métier : ce maitre-glacier qui nous dit que les temps sont durs avec la crise sanitaire mais qu’il est le héros de sa petite-fille et qu’il ferait tout pour garder ce titre ; cette confiturière qui s’est lancée à 50 ans sans s’y attendre vraiment et qui s’amuse avec les réseaux sociaux ; ce couple qui, après avoir voyagé et travaillé partout, ouvre une boulangerie et un restaurant à leur image en cherchant des produits simples et oubliés comme le manioc.

Un voyage prend de la valeur au fil des rencontres, des inspirations qu’elles évoquent, des moments de joie partagés et des confidences. Nous pensons à Johan et Jen bien sûr, à ces belles discussions autour de l’identité dans le voyage, de la découverte de soi et de l’importance de mettre une intention dans les actions que nous souhaitons réaliser ; mais également à Manon et Charly avec qui nous avons partagé notre première semaine de woofing. Des soirées à se raconter des anecdotes, à écouter du son, à ne rien dire… comme si un bâton de parole invisible nous était tendu. Réunis autour de la question du « pourquoi voyager ? », autour de ce but invisible et commun, nous faisons danser nos plus belles âmes, sans tabou, sans jugement et dans une bienveillance évidente.

Les traditionnels pique-niques du dimanche

Autour de ces rencontres ont constellé de nombreux moments de connexion nous faisant dire que l’île est petite.

Comme Marina et Thomas, ayant passé le confinement chez Johan avec Charly et Manon, avec qui nous avons passé, tous ensemble, un bivouac sur les bords du lagon, à refaire le monde et nos vies, comme apaisées par la distance avec la métropole, bien que la distance avec les proches se fasse ressentir. Pour l’inconnu au voyage, il est commun de croire qu’il est facile pour le voyageur de partir, d’abandonner. Nous parlons ainsi de nos envies d’ailleurs, nos plaisirs d’ici et nos colères d’hier.

Comme Marie, rencontrée en stop lors de nos premières semaines, avec son enthousiasme et sa lumière, que nous rejoignions au voyage sonore organisé par Antoine, son copain et par Lou, ancien woofer à la distillerie également. Une méditation guidée par la sonorité d’instruments des quatre coins du monde. « Allongez-vous, laissez le mental loin de vous et ressentez l’harmonie émanant des vibrations phoniques » sont les seules instructions reçus pour cette pérégrination onirique :

Les premières notes m’amènent dans la savane africaine, face à un éléphant. Je savais que mes pas se devaient d’être pressant car j’avais un message à délivrer. Pieds nus je cours dans la terre rouge, poudreuse. Je saute dans un petit avion à hélices, j’évite les trous d’air et avec l’agilité d’un hélicoptère, je m’approche de la forêt amazonienne. Je marche dans la canopée, pousse du bout des doigts les lianes pour me frayer un chemin. Ces dernières se transforment en colliers fait de perles en bois. Ils sont agréables à toucher. Ils me mènent dans une pirogue. Je pourrais ainsi m’approcher de mon but. Un anaconda me suit, je me sens protégée grâce à lui, guidée. Les mangroves cachent pleins de piranhas. Je les observe, mais je ne tarde pas. Je remonte dans l’avion. Cette fois-ci il me mène à des femmes décorées de colliers en métal, couleur or. Elles ont l’air fortes dans leur armure. Elles s’écartent pour que je suis puisse accéder au tamtam téléphonique derrière elles. Je peux enfin délivrer mon message. Je pense alors que c’est fini, mais non. Je suis propulsée en Chine en plein Nouvel An. Mon corps est un dragon rouge en tissus, il danse. Je comprends alors, que si mon message est dit, il faut à présent que je reçoive la réponse.

Cristel

On évoquait dans notre précédant épisode l’importance des autres dans la constitution d’un voyage. Une pensée pour cet homme nous racontant le plaisir que trouvent les réunionnais à jouer assidument au Loto. Nous l’écoutons parler de cette croyance en l’opportunité d’une vie plus riche, à évoquer les prières et autels dédiés à Saint-Expédit, servant pour certains à gagner la mise, pour d’autres à punir ceux qui les ont offensés. Nous décidons de jouer, pour la première fois de notre vie, pour tenter notre chance. Nous lui évoquons les scrupules que nous aurions si, sans prier et en jouant une seule fois, nous gagnions. « Pas de problème » répond-t-il de son sourire franc : « la chans ti poule lé pa la chans ti canard ». Un seul numéro, on trouvera la richesse ailleurs.

Nous nous sentons reconnaissants pour ces rencontres et les expériences qu’elles nous permettent de vivre. Nous nous émerveillons de la rapidité et de la facilité de ces dernières. L’esprit prêt à recevoir, nous laissons arriver à nous ce que la vie veut nous donner. Est-il seulement possible de le faire dans nos quotidiens routiniers, sécurisés ?

Une journée nous semble remplie de deux, d’une semaine ou d’un mois. Pour cause : loin de l’ennuie ou d’une journée trop affairée, c’est l’intensité émotionnelle avec laquelle chaque instant est vécu qui prime. Chaque moment est une aventure. Ainsi la vie qu’il nous reste à vivre nous paraît bien plus longue… nous avons tant de choses à y mettre !

Nous savons qu’il nous reste le monde à explorer et devons à présent planifier la prochaine destination du voyage. Si la crise sanitaire rend compliquée notre entreprise (frontières fermées, test PCR à prévoir, vols annulés…), il s’avère que la Réunion tente de nous retenir. A chaque fois que nous accédons à du Wifi pour effectuer nos recherches, un ami ou une nouvelle âme rencontrée fait son apparition et repousse à plus tard notre tâche. Nous comprenons maintenant comment tant de personnes venues sur l’île pour un court séjour, ne sont jamais reparties. La France dans un cadre idyllique, insulaire et plus apaisé que la Métropole : « La Réunion, terre d’aventure » porte finalement parfaitement son nom.

Nous quittons Johan, Jennifer et Alpha le chien fou pour nous aventurer encore plus en profondeur dans l’île et ses sommets, volcans, forêts primaires et richesses multiples, avec le cœur serré. Serré d’avoir pu partager ces instants de vie authentiques et enrichissants et de devoir les laisser derrière nous pour avancer encore vers de nouveaux horizons. Si le cœur est mélancolique, l’âme est heureuse. Heureuse d’avoir eu la chance de participer à ce projet et de nous être noués à d’autres personnes riches et inspirantes.

L’accomplissement prend le dessus sur le divertissement des premiers jours et nous permet de vivre un tourisme plus engagé, plus humain, plus durable. Par l’échange (principe du Woofing) et le partage, nous faisons vivre le concept de « vivabilité du monde », encourageant à revenir à une pensée poétique des lieux et les considérer comme des espaces de rassemblement permettant l’échange culturel, l’aide aux travaux, la coprésence. Parce que le tourisme de masse doit se redéfinir, la découverte de l’autre se réinventer, l’asymétrie entre visiteur et visité s’abolir, n’y a-t-il pas dans ce concept une nouvelle essence du voyage ?

Nï artrouv…

Cris & Antho

Pour découvrir nos plus belles photos, cliquez-ici !

28 septembre 2020 – 09 octobre 2020

1 Comment

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  1. Magnifique ce récit de voyage, un beau clin d’œil sur nos rencontres et moments de vies, gravé pour longtemps 😉
    Nous prendrons plaisir à vous suivre sur cette belle « petite virée » à travers le Monde 🌴
    Jo & Jen ✌️🌿😍

    Aimé par 1 personne

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