Episode 8 : Bogota, joyeux traquenard !

« Aller jusqu’au bout ce n’est pas seulement résister, mais aussi se laisser aller. » Albert Camus

Nous quittons Puerto Musahualli le matin du 2 décembre pour rejoindre notre troisième destination : La Colombie.

Même si nous cherchons à favoriser le fait de voyager à vitesse humaine dans nos déplacements, le Covid nous oblige à prendre des avions pour changer de pays en raison de la fermeture des frontières terrestres. C’est dommage de ne pas pouvoir pérégriner en bus le long de la Panaméricaine mais il faut reconnaitre que le fait de quitter l’Amazonie équatorienne le matin et se retrouver le soir dans la capitale colombienne est assez hallucinant en termes de transition.

Il est 23h lorsque nous traversons Bogota en taxi pour rejoindre notre hôtel. De grands buildings se dressent sur notre route et nous devinons les murs recouverts de graffitis. Le Botanico Hostel se trouve dans le centre historique, la Candelaria. Les buildings ont laissé place à des petites maisons coloniales colorées et le bitume aux pavés. Nous dévorons des yeux tout ce que la nuit accepte de nous montrer, mais nous sommes heureux de nous garder encore un peu de surprise pour le lendemain. La Colombie et le Botanico Hostel auraient dû être la première destination de La Grande Baroude. Nous avions imaginé plus d’une fois cette arrivée dans le pays de Shakira et d’Escobar.

Le Botanico nous accueille ce soir-là avec ses loupiotes, son jardin, son feu de bois et ses sourires. Les sacs à peine déposés dans la chambre, on nous invite à rejoindre le bar et nous faisons la connaissance de Chris, le manager, de Thiago et Ioanis des volontaires et de Ronny et Nate, néerlandais et américain fraichement arrivés le soir-même. On enchaine les discussions autant que les bières dans une ambiance simple et pourtant irréaliste, au vu d’où nous étions le matin-même. L’ambiance est extatique, autour du voyage et du plaisir d’être en vie et nous sourions intérieurement de ce que la Colombie semble déjà nous suggérer de son ouverture, de son ambiance festive, de sa douceur de vivre et de ses voyageurs des 4 coins du monde. Nous sommes finalement heureux d’y arriver que maintenant, après plus de 2 mois de voyage. Nous avons eu le temps de vivre pléthore d’expériences incroyables, de rencontres riches et cela n’a fait que nous préparer à ce que la Colombie pouvait nous réserver et nous offrir.

Le lendemain matin, après quelques heures de sommeil, nous rencontrons Martha, partenaire pour les dictées Orthodidacte et enseignante de français à l’Université de Bogota. Pour rester dans la phase introductive au pays, elle nous explique la difficulté d’accès à l’éducation publique pour beaucoup de jeunes, en raison d’un manque de places. Ces jeunes accèdent ainsi assez facilement à la « vie de la rue » et deviennent des proies faciles pour les narcotrafiquants et autres groupes armés qui leur proposeront argent, pouvoir, reconnaissance. On apprend aussi que la langue française est ici très bien vue et se distingue de l’anglais, reconnue comme celle des Gringos. En effet pendant des années, l’ingérence américaine dans la politique colombienne et la guerre anti-drogue ont laissé une empreinte forte sur les esprits des colombiens. Martha nous explique ainsi l’esprit anti-américain, la force révolutionnaire et idéologique du pays marqué par l’histoire du Che, de Castro et de la lutte anticapitaliste. Ces deux heures passées dans une boulangerie française à échanger sur l’histoire sociale, éducative, politique et économique du pays nous permet d’avoir une introduction théorique et expérientielle qui nous suivra dans la suite de nos découvertes.

Idéalement situé, le Botanico offre un cadre parfait aussi bien pour les voyageurs de tout horizon que pour les bogotanais le temps d’une après-midi ensoleillée ou d’une soirée fraiche. Il est bien difficile de passer une heure seul dans cet hôtel sans échanger un mot avec quiconque. Ainsi, sur la terrasse du Botanico, Thiago, ce volontaire brésilien, nous raconte sa navigation au côté d’un homme de plus de 80 ans, des jours durant, de Florianópolis aux Caraïbes ; Nate, le gringo au cœur tendre, désireux d’apprendre l’espagnol et la salsa, nous parle de ses conquêtes colombiennes ; les deux étudiantes françaises, Valentine et Eugénie, nous partagent leurs bons plans ; Ronny, qui ne semble jamais fatigué, relate ses péripéties dans les quartiers sensibles de Bogota ; Ioanis, avec son accent que même sa mère ne comprend pas, s’exclame de la liberté que la Colombie lui offre, loin de son Angleterre natale ; Chris nous prend dans ses bras, regard malicieux, prêt à nous proposer une fois de plus un moment de folie dans Bogota ; Laura, franco-vénézuélienne vivant dans une des maisons colorées de la Candélaria, passe vendre son pain, ses gâteaux et son fameux happy brownie ; Jacques le québécois promulgue les meilleures bières colombiennes et nous laisse entrevoir sa sensibilité et son gout du voyage ; Felipe, voyageur dans sa propre ville, invite et partage les richesses de son pays ; Danielo, le brésilien qui semble enthousiasmé par toute proposition communique avec son rire et son sourire ; Giovanni, vêtu de ses propres créations, apporte de la lumière par son énergie et ses bonbons roses ; nous y rencontrons également Olivia, Paula, Luis, El Gato, Miguel, Alegria, Lucile, Dora, Mathis, Nicolas… Tant d’âmes qui ont su faire de notre arrivée en Colombie et de notre vie à Bogota un moment unique, suspendu. Nous devions rester seulement 3 jours dans la capitale le temps d’organiser la suite, finalement nous y resterons plus de deux semaines. L’avantage d’un voyage au long court, sans préparation, est de pouvoir écouter ses émotions, ses besoins et se laisser porter par la richesse du présent. Deux semaines d’échanges, de rêveries, de fiestas acidulées, de détente, de découvertes, de rencontres, de bonnes bouffes, de colocation et de vie de quartier nous auront permis de vivre Bogota comme si nous y étions depuis des années, de l’intérieur et entourés par des voyageurs et des locaux inspirés et inspirants.

Après plusieurs mois dans le calme imposé par la pandémie et par nos énergies, on nous propose d’aller boire une chicha à la maracuya sur la Place Chorro de Quevedo, d’aller rebondir sur de l’électro dans une soirée clandestine, de boire un verre dans les quartiers Nord, de danser au rythme des lumières et de nos alchimies, de célébrer l’anniversaire de Chris sur le rooftop de l’hôtel accompagnés de 3 Dj’s … un monde où les masques, le désinfectant et la morosité n’existent pas. L’occasion de se rendre compte, assez rapidement, des mentalités festives et ouvertes des colombiens. La musique est partout, présente à chaque coin de rue, chaque bar, chaque tienda. Comme si le silence n’avait de place que dans la vie intime, loin de l’agitation et de la vie sociale. Un autre fait assez marquant et visible est le soin que les hommes et les femmes apportent à leur corps. La manicure masculine est courante et assez commune. Chris nous embarque ainsi se faire bichonner et peindre les ongles dans un des quartiers gays de la ville. L’occasion pour nous d’apprendre que la Maire de Bogota est lesbienne et en couple avec une sénatrice. Même si on trouve dommage de devoir s’arrêter sur ce genre d’anecdotes, qui devrait être normale, cela témoigne encore de l’ouverture d’esprit des colombiens et de son incarnation politique.

Le temps que nous avons décidé de nous accorder dans Bogota nous aura permis de découvrir la ville tranquillement, sans intensité touristique et toujours accompagnés par nos acolytes du Botanico. Dès les premiers jours, nous grimpons en funiculaire au Monserrate, colline andine de 3152m d’altitude, qui offre une vue sur l’étendue de la ville de 11 millions d’habitants et ses 20 districts. Entourés des lumières de Noël, nous commentons la taille et la forme des buildings, la couleur des maisons qui semblent s’échapper dans la sabana, le cerro de Guadalupe qui nous domine, les briques rouges du quartier des anglais que nous explorerons en vélo quelques jours plus tard. La tombée de la nuit semble féérique lorsque nous quittons le belvédère pour nous diriger vers la Basilique animée par les chants joyeux et entrainant du prêtre, cheminant ainsi entre les décorations de Noël représentant des papillons, des coccinelles et des fleurs. De retour en ville nous nous laissons guider par les bougies déposées le long des rues : c’est El dia de las Velitas. Le 7 décembre, les colombiens célèbre la Vierge Marie. De petits groupes d’amis et des familles sont accroupis autour de quelques bougies. Les commerçants sortent de leurs tiendas pour vérifier que les flammes se portent bien. Chris nous attendait au Botanico pour distribuer quelques bougies à tout le monde. Assis sur le sol de la terrasse, il nous explique qu’une bougie allumée est un vœu à formuler. Chacun s’applique alors à disposer et allumer ses velitas dans une ambiance calme, solennelle et intime. Nous restons un moment agenouillés à parler doucement, à rire, à se taire et à observer la danse des petites flammes.

C’est avec Mike, ancien journaliste américain, que nous pédalons à travers la ville à la découverte de ses trésors, empruntant les 540km de pistes cyclables qui la quadrillent. Bogota fait partie de ces villes qui se lisent à travers leurs graffitis. Recouvrant des murs entiers ou se nichant dans de petits recoins, les graffitis dénoncent, rendent hommages, témoignent du passé ou marquent l’actualité. Ainsi, face à l’arène de la ville, un artiste propose d’inverser la place des hommes et des taureaux dans la corrida. Plus loin, une fresque invite à laisser bruler les églises mais pas la forêt. Plusieurs hommages formels et informels sont aussi rendus à travers la ville à Jorge Gaitan. L’un des premiers hommes à parler de politique sociale en Colombie et assassiné en 1948 alors qu’il était candidat à la présidentielle, marquant ainsi le début d’une sombre période : la Violencia.

En vélo, nous traversons le quartier où les hommes vendent et achètent l’émeraude à longueur de journée puis le quartier tristement célèbre de Santa Fé où les prostitués attendent le client devant chez « elles » (de grandes portes de garage) et où les âmes errantes allument leur crack. Nous passons par la place Bolivar où les lamas prennent la pose et les pigeons se délectent des petites gourmandises tendues par les enfants. Nous faisons un premier stop à la Funda, petite usine de café où nous apprenons que les meilleurs grains sont exclusivement destinés à l’export alors que le reste se retrouvera dans le tinto colombien. Ecœurant. C’est au Mercado Paloquemao que nous faisons notre second stop pour de bonnes séances de dégustation. On ouvre notre appétit avec des fruits de la passion, des tomates arbustes et des fruits du dragon avant de découvrir le stand aux 7 avocats.

Nos plus belles découvertes culinaires à Bogota naissent cependant d’une seule et même femme : Mama Luz. Dés notre deuxième soirée dans la capitale, Chris nous avait embarqué avec notre petit groupe, à la Casa de Mama Luz à une rue de l’hôtel. Ce soir-là la cheffe-cuisto faisait l’avant-première de son établissement. Elle offrait cocktail aux herbes ancestrales, entrée, plat et dessert à tous ceux qui passaient le pas de la porte. Le monde affluait, le service était quelque peu désordonné mais l’ambiance à notre table (celle d’une équipe qui ne sait pas encore qu’elle en est une) et les saveurs en bouche résumaient tout ce que la Colombie a de plus beaux à offrir : des sourires, du bruit, du goût, de la vie. Nous observons la cuisinière caraïbéenne aux fourneaux : ses gestes sont précis et son amour assaisonne ses plats. De temps en temps elle fait le tour de la salle, veillant tendrement, telle une mère, à ce que chacun ait les papilles en éveil et le ventre bien rempli. Mama Luz n’en est pas à son coup d’essai, connue à Bogota pour son Ajiaco, soupe aux 3 patates élue la meilleure de la ville. Dans Street Food Bogota sur Netflix, nous découvrons son histoire, dure, belle, résiliente ainsi que la vie et la confiance qu’elle a su redonner aux cuisinières de la Perseverancia à une époque où le marché couvert n’était que peu, voire, certains jours, pas fréquenté. Aujourd’hui, la Perseverencia est un lieu de vie et de rencontres où les ouvriers, les cadres et les touristes se délectent des spécialités colombiennes.

Vers la fin de notre séjour à la capitale, Felipe, en pleine formation de parapente, nous propose de nous joindre à lui pour partir voler et découvrir la nature environnante. Nous motivons une petite équipe de 7 personnes pour ce road trip joyeux et festif. Happy Brownies de bon matin, le ton est lancé. Nous arrivons après 1h de route et une escale dans un resto vénézuélien à Tocancipé. La vue depuis le point culminant est sublime et nous permet d’admirer un lac rappelant, pour les grenoblois, le lac de Monteynard. Les décollages s’enchainent et les esprits chillent tranquillement face à la vue.

Nous prolongeons le moment pour admirer le coucher de soleil avec le Hardcore de Ronny, une grande première. On a l’impression de se connaitre depuis tellement longtemps tellement les énergies sont simples, douces et enrichissantes. Chevere !

Nous pressentons très vite qu’il sera difficile de quitter Bogota et le Botanico. A plusieurs reprises nous tentons de planifier la prochaine étape (où ? quand ? comment ?) mais nous nous laissons prendre au jeu et reportons l’entreprise à chaque fois. Il faut dire que nos capacités cognitives n’étaient pas non plus au rendez-vous, manquant indéniablement d’une hygiène de vie propice à la projection. Pour notre 13ème nuit bogotanaise, nous avions réservé un appartement sur Airbnb nous permettant de nous éloigner de la folie du Botanico tout en profitant encore un peu de la ville, dans l’espoir de stopper la léthargie de nos cerveaux. C’est le cœur serré que nous disons au revoir à nos amis, leur promettant de repasser d’ici quelques jours avant de quitter la ville. Nous avons compris que le destin était contre cette décision lorsque nous avons réalisé que l’appartement n’était pas conforme à ce que nous avions réservé, au point d’annuler la location. Bien décidés à ne pas retourner au Botanico, nous optons pour le Colibri qui se trouve à seulement 500m de ce dernier. Nous y passons la soirée le cœur brisé, le regard dans le vide, sans pouvoir nous empêcher de comparer les deux hôtels et de relater les souvenirs des jours passés. L’ambiance du Colibri est plutôt sympa mais nous nous fermons totalement à ceux qui s’aventurent à nous parler et nous regrettons très vite l’infidélité faite au Botanico. De quoi nous rendre à l’évidence : impossible de rester à Bogota sans être dans ce maudit hôtel ! C’est intéressant de se rendre compte de l’attachement intense que l’on peut avoir en si peu de temps pour des êtres. Partenaires, complices, acolytes, copains de bringues et de redescentes, colocataires, ils prennent tous les attributs pour résumer et unifier une partie de nous. Comme si cette communauté de fait ne faisait de nous plus qu’une seule et même entité. D’où la difficulté de s’en extraire. Nous décidons de prendre le bus dès le lendemain pour Medellin.

Nous souhaitions faire les 12h de route la nuit, nous permettant de dormir le long du trajet et nous laissant une dernière journée à Bogota. Nous profitons de celle-ci pour évidemment aller manger à la Perseverencia, avant de passer chez Laura. C’est la deuxième fois qu’elle nous reçoit chez elle, dans la Candelaria. Sa personne, son authenticité, son hospitalité et sa multiculturalité (ainsi que sa boulangerie…) ont su nous apporter de la douceur, de la rêverie, de la profondeur et nous approcher un peu plus de la culture colombienne. Remplis par ce nouveau moment passé ensemble, nous lui disons au revoir pour aller saluer, une dernière fois, le Botanico.

Chris, en congé, n’est pas là. Mais les autres, Ioanis, Ronny, Nate, Felipe, Thiago et Olivia nous accueillent avec une bière. Nous nous jetons dans leurs bras, oubliant que notre séparation n’a pas duré plus de 24h. Alors que l’heure tourne et que nous devrions prendre la route pour rejoindre le bus, Felipe nous affirme qu’il serait préférable pour nous de faire la route de jour, pouvant ainsi admirer le paysage extraordinaire qui défilerait le long du trajet. Nous nous assurons qu’une chambre est disponible avant de reporter notre départ au lendemain matin. Ayant alors toute une soirée devant nous, Chris nous rejoint et les airs latinos sortant des enceintes sont amplifiés. Chacun s’aventure, à son niveau, à effectuer quelques pas de salsa, cherchant le mouvement des anches et la justesse du pied. Nous les regardons danser, comme pour immortaliser quelques images de plus de ce lieu. Des rires et des joies, de la fatigue et des câlins.

Encore un petit déjeuner et encore des aurevoirs, pour de bon cette fois. Nous nous laissons porter en taxi vers la gare routière pour choper un bus pour Medellin. Depuis ce dernier, on voit le paysage défiler et, comme un kaléidoscope, nos esprits passent en boucle les lumières rencontrées dans cette ville.

Merci Bogota pour cette merveilleuse introduction.

Hasta luego Amigos,

Cris et Antho

2 – 16 décembre 2020

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