Episode 10 : Au cœur de la Sierra Nevada

Feliz Navidad en Taganga

Arrivée à Santa Marta en début de journée, les paysages nous rappellent fortement notre arrivée à Saint Denis de La Réunion. Un aéroport proche de l’océan, qui nous donne l’impression d’atterrir sur l’eau, une architecture propre aux villes du sud, une chaleur assez suffocante. Cela nous rappelle aussi à quel point notre première destination est loin de nous. Plus de trois mois de voyage et des souvenirs qui bousculent les précédents. C’est vertigineux et nous sommes heureux de prendre du temps pour écrire ces aventures afin de les distiller et les métaboliser dans nos corps et nos esprits.

Nous rejoignons donc Jacques, notre pote québécois à Taganga pour le réveillon de Noël. Nous posons rapidement nos affaires au Tayrona Colored Hostel et nous filons directement visiter la Playa Blanca, proche du village. Taganga est un village de pécheurs très calme, posé sur la côte caraïbe. Ici tout semble simple, caractéristique des villages aux modes de vies encore assez traditionnels, malgré le développement du tourisme en raison de la proximité avec le Parc Tayrona et les nombreuses plongées à faire aux alentours.

Pour accéder à la playa, nous empruntons un chemin de pierre bordé de cactus dominant la baie. Sublime. Nous nous posons pendant quelques heures, le temps de retrouver le plaisir simple de se baigner dans une eau belle et bonne. Dès que le soleil est sur le point de franchir l’horizon nous retournons au village sur les conseils de plusieurs personnes croisées ici : en effet, à la tombée de la nuit, certaines personnes peuvent arrêter les touristes pour, couteau en main, soutirer quelques pesos et autres biens personnels. Nous entendrons à plusieurs reprises ce genre d’anecdotes qui nous poussent à la vigilance. Cette petite ville paisible a connu des temps obscurs, où la virginité des jeunes filles du coin était vendue aux gringos et hommes venus du Moyen-Orient dans le grand hôtel amarillo, laissé à l’abandon depuis seulement un an. Bien que ce trafic permît à de nombreuses familles de ne pas mourir de faim, l’animosité palpable à l’encontre des étrangers n’est que compréhensible.

Afin d’admirer les couleurs du soleil couchant, nous nous postons sur la plage, adossés aux bateaux des pêcheurs. Un vieil homme, aux allures de sage que plus personne n’écoute, s’approche de nous. Il nous parle de son amour pour la langue de Rimbaud et de Baudelaire. Il nous explique son étude des vers, outillé de son dictionnaire français-espagnol. Et bien qu’incapable de les réciter, il nous parle de la puissance des mots : pour ne pas sentir le couteau froid que la mort viendra planter dans notre dos le jour venu, mieux vaut être en train de savourer les plaisirs que la vie nous offre. Il nous parle aussi des pêcheurs de Taganga qui rentrent le soir avec la satisfaction de pouvoir remplir les estomacs de leurs enfants. Ils ne vendront que le surplus, s’il y en a. Ils combleront le reste du temps par des chants et des danses manifestant leur joie d’être en vie, simplement. Le vieillard nous présente ses créations qu’il vend à qui veut bien lui donner de l’attention : des petites pipes en coquillage. Nous n’en n’avons pas besoin, mais il aurait été dommage de finir les échanges ainsi. Nous troquons una pipa contre quelques pesos et un poème de Baudelaire : Le Voyage.

Nous rentrons à l’hôtel pour célébrer en douceur ce réveillon de Noël où Jacques nous cuisine une salade découverte lors de son séjour au Costa Rica. Un voyage dans le voyage. Allongés dans les filets qu’offre la terrasse de l’hôtel, nous évoquons le sentiment d’étrangeté que nous avons face à ce jour si différent, loin de nos familles, loin du froid de l’hiver et des saveurs réconfortantes. Le calme de la soirée nous permet de faire connaissance avec notre hôte, Leydis. Cette jeune femme est venue seule à Taganga pour travailler dans le tourisme et le marketing, loin de son village natal, loin de sa fille. Depuis quelques jours, Napoléon, un petit chaton, partage sa vie et a su faire fondre nos cœurs par ses petits pas maladroits et son amour pour la baignade. Ley nous propose de l’accompagner dans une soirée clandestine organisée chez le tatoueur du village. Nous enchainons les shooters d’Aguardiente (pastis local très prisé par la jeunesse colombienne) et nous nous mettons en route. En arrivant dans la villa nous sommes surpris par la grandeur de la maison, son agencement et le peu de personnes présentes. Nous montons directement sur la terrasse, ouverte via un puit de lumière sur le bas où mixe un DJ accompagné de personnes à la flute, aux percussions et à la voix. La lune illumine la soirée, le vent est puissant et nous dansons les bras ouverts face à ce paysage incroyable, mer des caraïbes toute proche, musique envoutante et âmes enjouées de tant de bonheur vécu et partagé. Plénitude et liberté simple et festive.

Le lendemain nous décidons de repartir à la Playa Blanca pour se reposer. Un groupe de jeunes filles nous propose leur happy-brownie maison, plaisir coupable auquel nous nous laissons aller. Enduis d’huile de coco, nous laissons les effets monter sous les mains d’un masseur. Nous observons Jacques faire des allers-retours incessants dans l’eau qui ne semble pas maitriser ce qu’il lui arrive. Nous finissons par comprendre qu’il y a eu un malentendu. Jacques ignorait que le petit gouter comprenait un bonus. Nous rions beaucoup de cette situation avant de tenter un retour à l’hôtel, qui fût aussi magnifique que laborieux.

La route où l’aventure commence

Nous rejoignons Javier dans un joli quartier résidentiel de Santa Marta. Face à la maison de sa mère, il charge de gros sacs à l’arrière de ses deux 4X4 Toyota. Il nous présente son fils, Ruben. La peau foncée, les longs cheveux noirs et les vêtements blancs de ce jeune garçon de 10 ans nous intimident. L’ami d’enfance de Javier, Goyo, est là lui aussi, il aide le père et le fils à charger les véhicules. Malgré l’excitation de rentrer dans l’aventure, nous ne parlons pas beaucoup et nous sommes contraints de les observer tout en buvant la tasse de café imposée par la abuela. Elle donne ses instructions : « mettez votre masque et ne tardez pas trop, il va faire nuit ». Cette dernière remarque nous interroge, il n’est que 10h du matin et la finca ne semble pas si loin. Avant de grimper à l’arrière de la Toyota bleue, c’est Lili, la femme de Javier, et leur bébé, Geronimo, qui font leur apparition. Nous sommes désormais prêts à démarrer le convoi.

Assis sur les banquettes orientées dans le sens de la route, on observe la vie passer et le paysage changer. La carretera negra est belle, entourée de flore verdoyante, la route noire et jaune marque un contraste appréciable pour l’œil et l’esprit d’aventure. On s’arrête gonfler les pneus, grignoter un morceau et on rentre progressivement sur une piste seulement exploitable en 4×4 et en moto. On prend rapidement de la hauteur et la luxuriance verte de la Sierra Nevada se détache sur le bleu de la mer des caraïbes. On est balloté en tous sens et on se regarde en souriant, heureux d’entrer dans une nouvelle expérience de cette manière. Devant, Goyo et Ruben échangent un peu avec nous, entre eux et le gamin nous regarde souvent en souriant et rigolant. Il est beau et intriguant.

Après 1h30 de piste on s’arrête à un point-étape : un village de cacaolleros. Composé de seulement 3 maisons, le village tourne essentiellement grâce à l’exploitation de cacao. On goute un morceau de gâteau au chocolat pendant que Javier, le chef de famille, fait une réunion style « palabre », entre hommes et sous l’ombre d’un arbre, autour des enjeux du cacao dans cette région. On poursuit la route et après près de 3h de piste nous nous enfonçons sur un terrain où la route est invisible et de moins en moins praticable. On pose la Toyota bleue et on attend que Ruben aille chercher 3 mules sur un terrain voisin. On monte sur ces dernières pendant que les autres ouvrent la voie. Le 4×4 s’embourbe à plusieurs reprises et doit utiliser le treuil pour s’extraire des ornières si profondes. Les mules sont au ralenti tellement la pente est impressionnante. On arrive enfin à un point sommital. On décharge le 4×4 et on commence à marcher dans le domaine de Cinduli, notre future maison pour plus de 2 semaines. Après 20 min de marche on aperçoit enfin la maison sous le soleil couchant. Une maison sortie de nulle part, entourée d’une végétation intimidante. Le RDC, qui comprend la cuisine et la salle de vie, est complément ouvert sur l’extérieur. Une maison typique de la selva.

Un havre de paix

Javier nous montre notre cabane, située à 2 min de marche de la maison principale. Un sol poussiéreux, une architecture sommaire, des espaces entre les planches du mur, une moustiquaire, pas d’eau ni d’électricité. Une vie rudimentaire nous attend, accompagnée par toutes sortes d’insectes énormes. Le pied absolu.

Le lendemain, journée calme pour prendre connaissance des lieux et se reposer de la route. Le réveil nous permet d’admirer la vue époustouflante sur les reliefs de la Sierra Nevada. Montagne, végétation primaire à perte de vue. Simplicité des origines. On comprend bien pourquoi on doit toujours se déplacer avec nos bottes et nos machettes. Chaque matin, on découvrira des lumières différentes à l’horizon, les rayons de soleil venant jouer avec les nuages recouvrant la forêt dense. Nous exploiterons une infime partie des 80 hectares composant la finca. Entre notre cabana et la maison familiale, se trouve l’enclos à tortues désigné et fabriqué par Ruben. Chaque matin il rend visite à ses petits amis à carapace, remplir leur bassin et s’assurer qu’ils ne manquent de rien. Depuis la maison, un étroit chemin pentu, entouré de bananiers et des jeunes cacaotiers, nous mène à un potager sous serre avant de tomber sur une maison en construction. C’est là que tout a commencé pour Javier, il y a 4 ans, alors qu’il n’y avait ni route, ni électricité, ni abris. Cette maison servira à accueillir les futurs volontaires. Mais pour l’heure nous y trouvons des petits poussins ayant besoin d’encore un peu de chaleur, quelques outils et de quoi nourrir le reste des animaux. Au-dessus de la maison c’est un poulailler de 25 poules dont il faut s’occuper. Nous prenons un plaisir fou chaque matin en entrant dans l’enclos de voir les poules dévaler la pente telle une compétition de rolling cheese britannique, pour quelques graines ! En contre-bas, c’est le poulailler des canards et des coqs qui, malgré leur capacité à voler, restent bien sagement dans l’enclos. Il faut traverser la rivière et remonter une petite colline pour trouver nos peluches. 30 lapins dont il faut également s’occuper et à qui on volera quelques câlins. Si l’on redescend la colline, en longeant la rivière, on découvre la Pausa, une jolie petite cascade qui vient se jeter dans un bassin. La Pausa est de loin l’endroit préféré de Ruben où il nous invitera à passer nos après-midis.

Mais rendre un territoire aussi hostile que la selva, n’aurait pu se faire sans un rêveur à l’esprit visionnaire et à la persévérance inébranlable. Javier est un vénézuélien parti vivre le rêve américain pendant près de 20 ans, enchainant les petits boulots de plongeurs, se représentant dans différents clubs de jazz grâce à son talent musical, sillonnant les routes nord-américaines en moto et passant du temps auprès de différentes communautés amérindiennes. Être spirituel et solitaire, il rêvait d’un lieu isolé où vivre au plus près de ce que la nature a à lui offrir et au plus loin de la folie des hommes. Un lieu pour vivre, se confronter, se ressentir et naturellement pour mourir. Inspirant autant qu’inspiré, ce beatnik nous évoque ses inspirations, de Rainer Maria Rilke aux savoirs ancestraux des peuples vivant proche de la nature. Il nous parle de sa spiritualité selon laquelle, pour lui, chaque être reviendra sur terre, sous forme différente, tant qu’il n’aura pas compris et accepté son chemin de vie. Sa posture et son tempérament nous fait penser au guerrier pacifique de Dan Millman : être un guerrier pour lutter et se battre pour ses rêves, ses droits, sa vérité, pour toujours en apprendre plus. Mais être pacifique pour œuvrer dans un sens où l’amour se manifeste, où le bon sens circule et le respect se développe. Chaque jour il nous invite, sans mot, à remercier le soleil et la vie : « c’est un bon jour pour vivre et mourir ». Gratitude profonde et simplicité du présent que nous rapporterons avec nous et qui ne nous quittera plus.

Javier s’est installé ici depuis plus de 4 ans et a commencé à vivre de façon précaire, dormant au bord de la rivière, devant chasser serpents et jaguars pour protéger ses animaux autant que sa vie. Armé d’une force tranquille mais travailleuse, il a construit, avec l’aide de nombreux natifs de la région, sa première maison. Après avoir longuement fréquenté les amérindiens Lakota aux USA, l’ironie a fait que des parents Kogis lui ont confié Ruben, leur fils, pour lui enseigner l’espagnol, lui offrir l’éducation et le former à une vie autre que celle proposée par les cultures ancestrales de ce peuple. Même si l’acte est beau, salvateur car bienveillant et sans doute déchirant pour un parent, nous sommes partagés sur la symbolique de ce placement et sur l’image que cela renvoi aux Kogis vis-à-vis de leur culture face au reste du monde : pour s’intégrer, il faut s’extraire de sa culture. On sent encore ici les marques indélébiles de plusieurs siècles de colonisations et pour le cas des Kogis, d’extermination. Mais Javier est la personne idéale pour Ruben, porteur de l’agitation occidentale et de la sagesse des peuples premiers. Il nous expliquera par exemple le fait que Ruben subit des moqueries à l’école du fait de son origine et de son « adoption », il se fait appeler Compadre (soit, celui avec un parrain, un tuteur). Javier lui a enseigné, lors d’une raillerie, d’aller vers la personne calmement, de se tenir droit et de lui tendre la main en disant « Salut, moi c’est Ruben et non Compadre, content de te connaître ». Une belle façon d’affirmer sa liberté et sa singularité.

En effet les Kogis sont un des quatre peuples indigènes encore présents dans la Sierra Nevada. Entièrement vêtus de blanc et portant une sorte de chapeau pointu de la même couleur symbolisant les pics enneigés s’élevant à plus de 5000m. C’est l’un des peuples les plus reculés géographiquement du monde occidental et maintenant encore des traditions vieilles de plus de 1500 ans (comme le Poporo, calebasse associée à une tige en bois, que les Kogis frottent infiniment et symbolisant le passage et l’agrégation à l’âge adulte). Héritiers du peuple Tayrona, ils sont aujourd’hui plus que 20 000 individus et luttent pour maintenir un équilibre fragile avec la nature, que « les petits frères » (nous, les hommes occidentaux) malmènent. Dans leur cosmologie, ils sont les gardiens de l’équilibre terrestre et sont placés dans le centre du monde où tout aurait commencé : la Sierra Nevada. Vivant en autarcie dans des villages perdus dans la jungle et inaccessibles par les touristes, ils entretiennent un mode de vie au plus proche de la nature, qu’ils nomment Sé Nenulang. Chaque être à une place à part entière et doit être respecté comme tel. Les Mamos, chamans Kogis, sont au cœur de chaque décision pour la communauté. Pas un mariage n’est organisé, pas un mur n’est construit, pas un arbre n’est coupé sans la concertation avec le chaman, garant de l’équilibre de chaque chose. Pour eux, il faut « aider la nature, se mettre à son service, pour que, en retour, la nature nous aide et nous soigne ». Le processus de connaissance des Kogis nait d’un ajustement et d’une coopération entre des sujets à l’écoute les uns des autres. « C’est un acte collectif de participation et de communion qui exprime la solidarité entre la conscience humaine et l’ordre du monde ». Selon eux, tout commence par la protection de l’eau, Juba, car c’est « elle qui donne la vie et nous protège des maladies ». Il faut protéger chaque chose car chaque élément sur cette terre a un intérêt supérieur que celui, très objectivable, des décideurs de la culture occidentale. Les Kogis sont aussi intervenus il y a peu en France pour dialoguer et mêler savoirs ancestraux et savoirs scientifiques afin de dresser un diagnostic territorial de la Drôme (retrouvez plus d’infos ici : https://www.tchendukua.org/).

Nous aurons ainsi l’occasion de passer plusieurs moments en compagnie des parents de Ruben, de son frère et sa famille et d’autres membres de la communauté. Ruben vit à Cinduli depuis un an maintenant et profite d’une plus grande proximité avec l’école (1h de marche aller) pour suivre une scolarité normale, comme les enfants de cette région. Véritable petit homme, Ruben a 10 ans et sait déjà quasiment tout faire. Il s’agite sans fin toute la journée, avec sa machete et son petit tool-bag, pour aider Javier à la création de la propriété. Soins aux animaux, constructions diverses, entretien du terrain, il s’active comme nous n’avions jamais vu un jeune de 10 ans faire. La peur ne fait pas partie de son vocabulaire et il veut tout découvrir avec une fougue surprenante. Il aime diriger et montrer comment il faut travailler. La relation avec lui est assez surprenante car il est difficile de le considérer comme un enfant. Rares sont les moments où nous avons pu voir en lui sa part « enfantine » : à l’occasion d’une construction de Lego (dont il peine à comprendre les plans, alors qu’il est capable de fabriquer des cages à lapin et autres abris complexes…), à l’occasion de visionnage de films (comme Wonder Women, son film préféré dont il connait les répliques par cœur). Comme si à 10 ans il était déjà agrégé dans la société adulte et en connaissait tous les tenants et aboutissants. Cela fait penser aux études de l’anthropologue Margaret Mead « Mœurs et sexualité en Océanie ». Dans ce travail de terrain, elle observe que les jeunes des îles Samoa sont déjà porteurs de l’ensemble des savoirs propres à l’âge adulte, apprennent naturellement et sans tabou les choses de la vie (comme la sexualité, le travail, l’organisation familiale). Leur intégration dans un milieu culturel donné se fait ainsi sans heurts et sans rébellion. Cela questionne, dans les années 30, au cœur de l’Amérique puritaine, les étapes de l’éducation et du développement des enfants et adolescents. La crise d’adolescence n’est plus, selon elle, une étape obligatoire comme le laisse entendre la psychologie du développement mais est un fait culturel construit par les sociétés et leur rapport à l’éducation et à la pédagogie.

On nous apprendra aussi qu’il est assez courant et normal ici, dans cette région, de voir des jeunes filles enceintes à 13 ans et en mesure d’élever leurs enfants. On les observera, âgés de 8 à 10 ans, conduire des motos, endormir des enfants et prendre part à la vie de famille comme si elles avaient déjà atteint une maturité qui arrive chez nous beaucoup plus tardivement.

Lili, la compagne de Javier, est une belle jeune femme ayant grandi dans une finca non loin d’ici. Elle est partie en ville faire des études d’administration des entreprises et travailler dans une agence de tourisme avant de revenir vivre dans ses terres natales, aux côtés de Javier. Son expérience citadine et sa capacité d’observation lui permettent de nous parler de la vie dans la Sierra Nevada avec lucidité et bienveillance. Au fil de nos échanges, notre espagnol progressant, nous découvrons une femme forte et inspirante. Alors qu’elle était enceinte de Geronimo, âgé de 4 mois lorsque nous les rencontrons, elle se levait à 4h du matin tous les jours de la semaine pour accompagner Ruben sur les 4km de chemin menant à l’école avant d’aller nourrir les animaux de la finca ; sans compter les aller-retours à Santa Marta afin de réaliser les rendez-vous médicaux nécessaires à sa grossesse, un parcours long et inconfortable. Aujourd’hui, elle peut se consacrer entièrement à ce petit être qui bien qu’il ne le sache pas encore, connaîtra une enfance hors du commun. Geronimo n’a ni poussette, ni parc, ni transat, alors quand il est réveillé, il reste dans nos bras où il sait nous faire rire et nous montrer son amour. S’il fait ses siestes dans un hamac à l’étage, il passe ses nuits près de ses parents, dans un petit berceau suspendu qui n’a rien à envier aux lits pour bébés que l’on trouve chez nous.

Lorsque nous sommes à table, c’est souvent Goyo qui libère les bras de Lili pour discuter avec lui. Javier et Goyo se sont connus à l’école, au Venezuela, alors qu’ils étaient enfants. Cela faisait 10 ans que les deux amis ne s’étaient pas revus alors Goyo a prit un aller sans retour pour venir donner un coup de main à la finca. C’est un homme calme, affectueux, et aux blagues quelques peu douteuses. Chaque matin, muni de son bâton fabriqué par Ruben, il chemine vers le poulailler en murmurant. Il remercie Dieu pour la vie qu’Il lui donne, pour la nature qui nous entourent, pour les gens qu’Il met sur sa route… Puis, en travaillant, il s’insurge de l’étroitesse d’esprit dans nos sociétés concernant les relations sexuelles dans leur diversité, nous questionne sur notre vision du couple et des libertés et nous relate ses aventures. Chaque jour nous découvrons également un peu plus sa grande sensibilité qui nous rapproche de lui.  

On ne peut parler de notre famille temporaire sans évoquer Sparky, Lakota et Carbonel, les trois chiens aux histoires et tempéraments si différents mais si affectueux. Des chiens d’instincts (chassant les marsupiaux autour de la maison) mais au besoin affectif énorme. Un jour, Cristel a hurlé en découvrant une tarentule à quelques centimètres d’elle. Lakota a accouru vers elle et est resté autour de notre cabane pendant plusieurs heures, comme pour « sécuriser » le périmètre.

Ces êtres uniques, humains et non humains, ont contribué à nous faire vivre une aventure en autarcie dans un climat bienveillant, familial et toujours très propice au développement personnel.

Le travail quotidien

Notre rythme de travail était très appréciable. Réveil à 6h45 pour admirer le soleil se lever et prendre le petit déjeuner en famille à 7h (arepas au fromage, riz, lentille, viande). Départ pour nourrir les animaux autour de 8h et occupation manuelle jusqu’à 13h. Nous avons aidé Javier à construire son abri à compost, fait les fondations en béton de la future cuisine pour volontaires, entretenu les chemins à la machete, fabriqué la structure d’une malle pour notre cabane, coupé des feuilles de bananiers pour le repas du jour de l’An et nous avons aussi pris plaisir à leur fabriquer un jeu de Molky.

C’est impressionnant de concevoir et constater la logistique d’acheminement et de fabrication d’un tel domaine. A plus de 3h de piste mal entretenue de la première route praticable, il faut pouvoir amener nourriture, outils, bois, ciment… le 4×4 doit s’arrêter à 20 min de marche de la maison et 30 min de notre lieu de travail et les mules en bonne forme ne peuvent porter seulement 150kg (soit trois sacs de ciment). Le voyage au cœur de la Sierra Nevada fut aussi pour nous un voyage initiatique dans le passé, où chaque chose demande plus de temps, de réflexions et de motivation. Un bond dans le temps où la force mécanique n’existe pas vraiment et nécessite seulement des bons bras et des animaux.

Par exemple, pour pouvoir fabriquer le béton servant à faire les colonnes de la future cuisine, nous avons dû aller chercher du sable dans la rivière, remplir des sacs, vider ces sacs dans des bacs harnachés à Mulanzia (notre mule de travail), la faire marcher jusqu’au lieu de déchargement, vider les bacs et recommencer une bonne vingtaine de fois pour seulement faire 6 colonnes de béton de 2m de hauteur.

Imaginer Javier, seul ici dans cette jungle hostile, il y a 4 ans, au commencement, nous laisse admiratif et songeur. Un travail titanesque que même à force d’imagination nous ne pouvions concevoir avant de découvrir ce lieu. Une maison en bois demande des tonnes de bois. Comment le transporter, le tailler (avec une électricité assez faible et ne permettant pas à des machines très puissantes de fonctionner), l’assembler ? Autant de questions qui trouveront seulement comme réponse : Patience, passion et plaisir du moment présent.

Le soir nous évoquons souvent, entre nous, ce mode de vie si inspirant. Nous apprenons à nous positionner sur nos désirs futurs de vie dans la nature, au cœur des éléments et nous fixons aussi nos premières limites : ne pas devoir imaginer une logistique aussi importante pour construire notre rêve. Même si accompagner Javier dans sa quête et son idéal nous enchante, nous émerveille et nous permet de passer sans doute nos moments colombiens les plus intenses, nous ne pouvons pas imaginer une vie aussi rudimentaire, loin de tout. Comme à chaque expérience, on se nourrit de ce que nous pouvons prendre : ici, le courage de faire vivre ses aspirations, la patience de voir les choses venir au bon moment, la douceur simple d’une vie calme, le plaisir réconfortant d’une nature enveloppante… et nous laissons le reste derrière nous, comme souvenir d’une aventure unique.

Après notre labeur quotidien, nous remontons manger des repas simples liés au fait que l’approvisionnement ne se fait qu’une fois par mois lors de la descente au village (à plus de 3h). Du riz, des lentilles, de la viande grasse, de la soupe… Une nourriture trop simple et répétitive pour nos estomacs qui subiront, encore deux mois après, la diète imposée par la vie dans la jungle.

L’après-midi nous profitons du calme pour se relaxer avant l’arrivée, de nuit, des insectes piquants et autres milliers de lucioles. Nous compterons un soir sur le bras de Cristel plus de 50 piqures. Soit un minimum de 200 piqures quotidiennes… Nos corps ramassent !

Le jour de l’An

Nous avons eu la chance de vivre le réveillon du jour de l’An chez des amis de la famille vivant proche de la finca Cinduli, à 1h30 de « route » environ. Geronimo s’est fait tout beau pour l’occasion, équipé de son bolsito traditionnel, mais les strass et les paillettes ne seront pas de mise cette année. Chargés de notre tente et d’une glacière remplie de bières, nous suons encore un peu sur le sentier nous menant au 4×4. Celui-ci peine à démarrer et nécessite de mobiliser encore d’autres compétences de Javier, le temps pour Lakota de s’incruster dans la voiture. Elle sera de la partie ! Nous arrivons chez nos hôtes où plusieurs personnes sont déjà là. Difficile de savoir qui nous reçoit vraiment, qui y passera la soirée, qui est l’enfant de qui. Ils sont plusieurs aux fourneaux et nous reconnaissons les feuilles de bananiers coupés quelques jours plus tôt : il s’agit de papillotes cuites à la vapeur garnies de viande, de maïs, de pois, de riz, une recette vieille de plus de 5000 ans appelée tamales. Nous prenons timidement place sous le grand abri de paille tissée, dans les hamacs ou sur des chaises en plastique. Y sont regroupés principalement les hommes, à proximité de la glacière et d’une petite radio qui grésille. On observe Lakota jouer avec le chat de la maison, les jeunes filles qui chevauchent leur moto sur la piste incontrôlable, Ruben entrer en contact maladroitement avec Alenjandro, un autre jeune kogi confié à nos hôtes, dont l’espagnol est plus hésitant, on voit défiler plusieurs personnes venant saluer, enfiler un tamale ou boire une bière avant de repartir. Nous attendons le moment où nous nous attablerons afin de déguster ces mets, le moment où les mots se perdront dans les discussions, le moment où la musique ne nous laissera plus le choix que de danser. Mais ces moments n’arriveront pas. Vers 18h, alors que l’obscurité commence à nous entourer, nous comprenons que cette maison n’est pas dotée d’électricité. La petite radio à piles et la glacière ont alors pris de la valeur à nos yeux. Ainsi, dans la nuit, les gens parlent et échangent quelques mots, en douceur, sur l’éducation des enfants, les besoins de la communauté, le plaisir d’une vie simple, la façon de construire un chemin dans la jungle. Nous nous amusons, un peu honteux tout de même, à expliquer la manière dont nous consommons la viande en Europe. Une viande en barquette, derrière un film plastique, les os et les entrailles retirés. La vie en ville étant loin d’eux, ils l’ignoraient. Si l’on tend l’oreille, nous pouvons entendre au fond les grouinements venant de la porcherie qui juxtapose la maison. Les jeunes garçons quant à eux, vêtus de blanc, jouent et observent le feu, en silence. Quelques fois ils parlent en Kogis et expriment des choses qu’eux seuls ici peuvent comprendre.

C’est ainsi, dans l’obscurité et le calme, que nous attendons que 2020 s’achève et que la pleine lune poursuive son œuvre. Demain sera un jour similaire à aujourd’hui, le soleil se lèvera, les coqs chanteront leur besoin irrépressible de se faire entendre toujours trop tôt, les oiseaux feront leur défilé et les insectes continueront leur marche infinie et difficilement compréhensible. 2021 sera pour eux comme 2020, une occasion modeste de célébrer le cycle simple et si complexe de la vie sur Terre. Nous pensons à nos proches en France, aux confinements et couvre-feux répétés qui ont pu rendre cette année si difficile. Oseront-t-ils croire aux « Bonne année !!! » souhaités à tout va lorsque minuit sonnera ? De notre côté, les souhaits des 12 coups ne viendront pas. Il est 23h lorsqu’on réalise que la plupart ont regagné leur lit et que les restants ont les paupières fermées. Nous en faisons alors de même, rejoignant notre tente installée derrière la maison.

Si se réveiller si tôt le 1er jour de l’année donnait l’impression d’un jour quelconque, les retrouvailles avec nos compagnons de la veille sous le toit recouvert de paille, bières en main, redonnaient une ambiance festive : « Feliz ano nuevo ! ». Nous partageons les derniers tamales restants avant d’enfiler nos maillots de bain. La tradition veut que les 25 décembre et les 1er janvier, familles et amis se retrouvent au rio à 300 mètres de là pour cuisiner et se baigner. A notre arrivée des familles sont déjà présentes, marmites reposant sur quelques pierres tandis que les enfants se laissent emporter par le courant. Alors que le barbecue est prêt à recevoir les pièces de bœufs de Filipin, un des éleveurs de la communauté, une pluie torrentielle s’abat sur nous. Si en France tout le monde serait rentré se réfugier à la maison, ici, personne ne semble perturbé : une taule et un bâton serviront à protéger les braises. La viande savoureuse et le yuca salé réconfortent nos corps frissonnants alors que les enfants, garçons et filles, s’amusent ensemble à se jeter dans l’eau. Le constat rassurant d’une innocence encore présente. Au moment où nous pensions rentrer à Cinduli, nous apprenons qu’il va falloir reporter le retour au lendemain, la pluie ayant rendue la route impraticable. Ainsi, nous passons une soirée de plus au coin du feu sous la paillotte sans mur. Cette fois-ci, sans l’attente d’un repas attablé, d’une lumière allumée ou d’une musique entraînante, nous nous laissons porter par la simplicité et la douceur du moment. Nous nous joignons aux enfants qui, à la lueur de la bougie, se lisent des histoires, Blanche-Neige et le Chat Botté. La conteuse principale, une petite fille de 9ans, nous dit qu’elle rêve de devenir comptable à Madrid. Si loin de sa réalité, nous nous demandons d’où vient ce rêve. Elle semble déterminée. Le lendemain matin, il est temps de repartir. Nous embrassons avec affection et reconnaissance nos hôtes et les derniers convives. Nous ressentons déjà une certaine nostalgie mais nous nous rappelons que nos amis à plumes et à poils doivent avoir faim.

Sur le chemin du retour, nous faisons un bref arrêt à Casa de Tabla, le point de rencontre le plus proche pour acheter des bières et jouer au billard. Nous nous y étions arrêtés à deux reprises, mais cette fois l’ambiance est différente. Des hommes en treillis équipés d’AK-47, que l’on pense d’abord être des militaires, semblent faire la garde pendant que d’autres, en civil, arme à la ceinture, prennent du bon temps en famille. Goyo nous arrache le téléphone des mains sans que l’on puisse comprendre pourquoi. Ce n’est qu’en reprenant la route que l’on nous explique qu’il s’agit de paramilitaires qui « protègent » la zone. Mieux vaut ne pas sortir de portable devant eux, au risque qu’ils pensent qu’on cherche à les photographier, ce qui pourrait les contrarier. Une fois rentrés à la maison, en allant prendre soin des animaux, nous découvrons avec une grande joie que deux lapines ont donné naissance à des petits et, avec tristesse, que tous n’ont pas survécu. La beauté et la cruauté de la nature.

Cohabitation avec les paramilitaires

Un jour, alors que nous jouons avec Ruben, deux paramilitaires arrivent à la finca pour discuter avec Javier. C’est la première fois qu’ils les croisent chez lui. Ils expliquent que leur chef est dans les parages et souhaitent savoir s’il pourra, dans quelques jours, venir utiliser internet à la maison. Javier acquiesce sans pouvoir vraiment dire non, au vu de l’influence que ces hommes ont sur la région.

Deux jours plus tard nous voyons débarquer une vingtaine d’hommes armées jusqu’aux dents. Ils s’installent au RDC pendant que leur chef, en civil, utilise un de ces trois téléphones pour se connecter au reste du monde. Sans gêne, ils astiquent et comptent leurs balles devant Ruben et Geronimo. Nous apprendrons assez rapidement qu’ils sont au total plus de 40 individus sur la zone, les autres montant la garde autour de la maison. Alors que l’incursion des paramilitaires devait durer quelques heures, nous sommes tous surpris de les voir sortir leur hamac et s’installer dans la maison. Ruben, qui a dû connaitre dans sa précédente famille ce genre de visite improvisée bien que préparée, nous dit que normalement ils restent durant 4 à 5 jours.

Nous partons nous coucher avec les rassurances de Javier : « ils ne viendront pas dans votre cabane ». Vers 3h30 du matin, soit 1h30 avant le lever du jour, nous entendons des bruits autour de notre maison. On se réveille, en alerte. Les bruits se rapprochent au point d’être tout près, de l’autre côté du mur, soit à 1m50 de notre lit. Là où, dans ce genre de lieu, des bruits suspects de nuit ne peuvent être qu’un jaguar, un marsupial ou un singe, nous sommes surpris de constater que des paramilitaires sont venus proche de nous. La peur nous envahie et nous entendons un des gars commencer, sans inquiétude, à sniffer de la cocaïne et fumer sa pipe de weed. Inquiets de ce mélange de drogues et d’armes si proche de nous, Anthony se lève et lui demande de s’éloigner un peu. Malgré la demande formulée, les paramilitaires entourent la cabane et on constate à leur tête, outre la fatigue d’une nuit de garde, une défonce profonde et effrayante. Nous resterons réveillés et en alerte jusqu’au lever de soleil. Nous montons et expliquons la situation à Javier, en anglais. Il est, comme nous, surpris et nous explique qu’il parlera avec le chef pour éviter leur présence près de notre habitation. Nous pensons aussi à Ruben qui a passé sa première nuit en tente dans le jardin, avec eux rodant autour…Nous apprendrons que les gars paradent le soir et surtout avant l’aube autour du lieu où se trouve leur chef pour protéger le territoire et prévenir d’une attaque de l’armée, de la police ou même des guerreros.

Sonnés comme fatigués nous partons quand même travailler et nourrir les animaux. Nous découvrons la partie basse du domaine sans dessus-dessous. Le feu est encore fumant et les déchets jonchent le sol. Une partie des paramilitaires ont passé la nuit ici. L’ambiance est un peu bizarre et nous faisons comme si de rien n’était. Nous savons qu’ils nous observent et qu’ils nous ont aussi observés depuis plusieurs jours pour préparer leur arrivée. Nous apprenons aussi qu’ils resteront au moins une nuit de plus car ils ont laissé des sacs et Conquistador, leur petit chiot. Choqués par la situation nous décidons d’en parler à Javier. Il nous explique qu’ils sont dans la zone depuis l’abandon de l’Etat, des décennies plus tôt, et se sont autoorganisés pour défendre la Sierra Nevada de la présence de guerreros et en ont profité pour produire de la cocaïne, bien qu’aujourd’hui ils sont en conversion vers le tourisme. Javier nous propose, pour nous rassurer, de venir dormir dans la maison principale, près de la famille. Nous y posons notre tente et commençons à nous détendre. Le haut de la maison est magnifique et offre une vue sublime sur la jungle. Rien d’ostentatoire, seulement quelques objets de voyages décorent les lieux ainsi qu’une peau de jaguar chassé sur le domaine…

Nous profitons malgré tout de leur présence pour les questionner, de façon quelque peu détournée, sur leur présence, leur fonctionnement et leur organisation. Le chef, accompagné de sa maîtresse (ayant la moitié de son âge) venue le rejoindre le jour même, nous explique qu’ils sont des militaires agriculteurs, considérés par l’Etat comme des narcotrafiquants, énormément impliqués sur le développement touristique de la zone, encore reconnue il y a peu comme dangereuse pour les touristes. Ils sont à l’origine de chaque décision prise dans la Sierra Nevada et, par exemple, si Javier veut améliorer l’état de la route de son terrain il devra passer par eux pour les accords et pour avoir des prix corrects. D’où l’impossibilité pour lui de les renvoyer ou de refuser leurs présences… Le chef s’inquiète de la manière dont on les perçoit et nous questionne sur notre vison de la Sierra Nevada. Il semble profondément surpris d’apprendre qu’il n’y a pas de groupes armés civiles dans nos montagnes. Nous constatons dès lors leur isolement culturel et géographique. Comment leur dire que la présence de militaires chez nous est sensée rassurer, tout l’inverse de la leur qui implique la possible intervention de groupes étatiques ? La plupart des paramilitaires sont de la région et ont pris les armes très tôt, quittant école et famille, pour protéger la zone.

Nous passons une nuit à l’antipode de la précédente. Nous dégustons le Sancocho, soupe fortifiante au poulet et légumes préparée par nos colocataires armés. Nous passons ensuite un moment tendre avec Ruben, dans sa mezzanine à regarder des dessins animés et s’endormir ensemble. Le lendemain, nous sommes en week-end et nous prenons le temps de nous remettre de nos émotions. Nous lisons des articles sur la région et sur ce groupe armé et nous découvrons une vidéo, de novembre 2020, de l’organisation adressée à l’Etat colombien expliquant que si l’Etat décide d’intervenir dans la zone, ils répondront de façon armée. On comprend malgré tout leur posture. En effet ils ont été délaissés pendant des dizaines d’années et aujourd’hui le gouvernement veut jouir du potentiel touristique de la région sans avoir investi un centime dans la protection de la zone pendant les périodes de violences communistes.

Nous finissons le Molky avec Ruben et nous nous reposons en haut de la maison avec Geronimo dans nos bras. Dans l’après-midi, nous entendons au loin le bruit des pâles d’un hélicoptère. Nous nous regardons tous interloqués. L’hélicoptère se rapproche et survole la maison une première fois. C’est la police. Javier arrive en courant et nous dit de nous mettre à l’abri dans une chambre… Nous nous exécutons pendant que l’hélicoptère fait un second survol de la maison. Les paramilitaires prennent la fuite très rapidement. L’engin, porte ouverte, revient une dernière fois avant de partir pour de bon. Nous sommes tous choqués de la scène que nous venons de vivre et Goyo, l’ami de la famille, fond en larmes dans nos bras. Il s’inquiète pour Javier, venu ici pour vivre son rêve et risquant d’être pris entre la police et les paramilitaires. La présence de groupes armés lui rappelle aussi son boulot de policier au Venezuela et les différentes interventions qu’il a effectué contre ces milices. Cela explique aussi son comportement très, voir trop bienveillant avec eux depuis nos rencontres le lendemain du jour de l’An à Casa de Tabla. Nous nous serrons fort dans les bras et Goyo lance « Somos una familia »… Oh que oui hermano !!!

Javier nous explique que la police devait savoir depuis longtemps qu’ils étaient présents à Cinduli. Il reste en vigilance malgré tout et nous explique, même si nous le savions déjà, qu’en plusieurs vies nous ne pourrions jamais revivre le genre d’expérience à laquelle nous venons d’être confrontés. Et comment !!! Un véritable plongeon dans la guerre colombienne, une immersion profonde dans cette histoire agitée et si intéressante sur le plan politique.

Après ce moment et le départ des paramilitaires nous assistons à une scène incroyable et surréaliste. Le calme après la tempête, littéralement. Un silence de cathédrale se pose sur la finca et chacun reste au calme ou raconte la scène à ses proches, au téléphone. Le silence est suivi par le réveil virulent et puissant de la nature. Des perroquets survolent la maison et des singes hurleurs se font entendre sur des kilomètres autour de la maison. Incroyable, nous sommes dans un film bien trop réel.

Nous pensions que les paramilitaires étaient partis définitivement mais nous les voyons revenir et s’installer, presque comme si rien n’était arrivé. Mais on voit quand même sur leur visage les marques de la peur et de l’adrénaline. Javier, calmement, leur demande de partir le plus rapidement possible, craignant pour sa famille et ses volontaires. Ils lui expliquent que les policiers n’étaient pas là pour eux, etc… Finalement ils passeront une dernière nuit ici et partiront le lendemain à l’aube. Le temps d’apprendre à jouer au Molky avec nous et de remercier et de dédommager Javier. Nous les saluons et nous leur disons Adios. Nous savons que nous ne les reverrons sans doute jamais. Quelle aventure !!!

Nous profitons de notre dernière journée, sans les paramilitaires, pour se remplir encore une fois des vibrations de cette nature sauvage, hostile et pourtant si inspirante. Nous venons de vivre une expérience hors du commun, nos corps sont explosés par les insectes, fatigués d’une nourriture qui ne nous correspond pas et nos âmes sont attirées par le besoin de trouver le calme après ces 16 jours d’autarcie dans la pampa. Dernier moment à la cascade avec Ruben et Goyo, moment de light painting avec Ruben et soirée film, tous ensemble, réunis une dernière fois sur l’étage de la maison, à regarder cet écran plat qui contraste avec le cadre si sauvage autour de nous. Ce moment restera gravé dans nos mémoires pour le reste de nos jours.

La dernière matinée, nous partons nourrir les animaux et leur dire au revoir. Goyo pleure encore et nous explique qu’il a des problèmes d’hypertension et qu’il est choqué par la situation que nous venons de vivre. Il décide finalement de redescendre avec nous en ville. Ruben, impassible, lui dit d’arrêter de pleurer et se moque un peu de lui. Il nous explique ne jamais pleurer et que si on ne veut pas souffrir d’une situation, il suffit de ne pas y penser… La sagesse d’un Kogi de 10 ans !

On prend la piste, on s’embrasse chaleureusement et on fait la promesse de revenir dans les 10 prochaines années pour voir l’évolution de la ferme de cacao, voir Ruben adulte, Geronimo grandi et retrouver ces belles âmes. A bientôt Cinduli… Le retour sur la route bituminée marque un contraste incroyable. Retrouver la civilisation, les voitures et l’agitation nous témoigne encore une fois de la force et de l’isolement que nous venons de vivre. Un peu heureux quand même, nous nous projetons sur les prochaines semaines à venir : du soin, des restaurants, de la douceur et du repos.

Cette expérience s’achève et nous laisse plus forts, plus clairs, plus lucides. On réalise de façon naïve qu’on est fait pour vivre ce genre d’aventures humaines, familiales, fortes, douces, bouleversantes, à la limite, remplies de beauté et réveillant en nous une forme de peur. On a besoin de ça, autant que de calme plat. On a besoin d’alternance, de rythme, que ça swingue et que ça s’active au-dessus de l’inconnu, que ça nous sorte de nous pour nous y replacer plus à l’aise et plus forts. Pour aimer inconditionnellement, chaque jour plus fort et pour avoir l’espoir, tout en se satisfaisant seulement d’un présent enrichissant. On apprend à identifier nos envies, y croire et les renforcer. On a le droit de rêver et, comme le disent les Kogis, « si tu commences à croire à tes rêves, c’est que tu grandis… »

La renaissance

Nous déposons nos affaires au Distrio Hotel de Santa Marta après avoir dit au revoir à Lili, Goyo et les enfants, descendus en ville eux aussi pour quelques jours de repos. Nous y croisons des personnes rencontrées plus tôt au cours de notre voyage. Comment leur raconter les semaines que nous venons de vivre ? Les mots semblent pauvres face à la densité des émotions. Le service de laverie de l’hôtel nous informe avoir dû lancer la machine à laver deux fois afin de retirer totalement l’odeur du labeur et la poussière de la forêt. Mais nos vêtements ne sont pas les seuls à avoir besoin de soin. Manger une gaufre au Nutella ne nous a jamais paru si réconfortant, tout comme aller se faire pomponner à la peluqueria !

Sur la terrasse de l’hôtel, nous faisons la rencontre de David, un américain ayant déjà pas mal baroudé. Il nous propose de partir avec lui le lendemain matin à Bahia Concha, une plage du Parc Tayrona accessible en voiture. Nous nous laissons donc aller au farniente, dégustant salade d’avocat et cocktail de crevettes les pieds dans le sable. La plage est assez fréquentée et nous nous éloignons et trouvons une crique où des gamins s’amusent à sauter de la paroi rocheuse, toujours plus haut. Anthony a immédiatement gagné leur amitié en participant à leur démonstration de performance. C’est en enfilant masque et tuba que nous tombons nez à nez avec un poisson-globe devant atteindre les 70 cm et probablement venu ici se cacher dans les cavités pour se reposer, lui aussi. Lorsque nous décidons d’entamer le chemin du retour, nous constatons que les humains ont laissé place aux frégates et aux pélicans qui se donnent à des danses aériennes et aquatiques à la chorégraphie sophistiquée. Le soleil descendant à l’horizon, nous progressons sur le petit chemin de sable nous conduisant au parking. C’est là que nous les croisons. Cristel avait formulé le vœu la veille au soir de pouvoir en observer un, un jour dans sa vie. Deux Barranqueros, posés à 10 mètres de nous, sur une branche. Ces Motmots des Caraïbes sont des oiseaux verts, bleus, jaunes dotés de yeux rouges et de longues queues se terminant par deux petites plumes rondes. Nous restons là un moment, frissons parcourant le corps, à tenter de les photographier, à commenter leur comportement. La scène est irréelle. Leurs envols nous font reprendre notre promenade menant à la sortie du parc. C’est là qu’on voit des hommes gesticuler en notre direction en prononçant des mots incompréhensibles… On finit par comprendre que, sans nous, le parc aurait dû fermer il y a deux heures de ça ! Sur la route, nous faisons monter à bord la bande de jeunes ado rencontrée dans la crique, avant de la laisser quelques mètres plus loin, dans son village natal.

Le jour suivant, nous laissons le Distrio et David pour une maison d’hôtes à Santa Marta, éloignée du centre-ville, dans un quartier appelé La Paz. A l’arrière du taxi nous entrons dans ce quartier injustement réputé insécure aux allures de petit village épargné par l’urbanisation massive pour rejoindre la Casa Mediterranea. Peu importe l’énergie avec laquelle vous arrivez là-bas, l’odeur de basilic qui se dégage du petit jardin et l’accueil chaleureux des propriétaires donneront une toute autre vibration à votre journée. A la Casa Mediterranea il semblerait que le temps n’existe pas et qu’une barrière invisible nous protège des maux et de l’agitation du reste du monde. Nous pouvons passer des heures sur notre balcon à regarder cet homme au chapeau de paille arroser avec amour ses tomates (les mêmes qui sont dans nos assiettes aux saveurs d’Italie) avant de poser les yeux sur la mer qui se profile à l’horizon, des heures à refaire le monde avec nos voisins de palier, Gabriel et Marie-Lou, des heures à méditer sur ce que la vie nous permet de vivre.

Chaque matin, nous sommes réveillés bien trop tôt par un « toc toc toc ». C’est l’oiseau charpentier qui doit vouloir embrasser son reflet. Il sera très vite suivi par les « Coco coco coco » du perroquet emprisonné dans le jardin des voisins. Comment leur en vouloir ? À la suite d’une expérience douloureuse nous aurons aussi le droit à la visite d’une centaine de vautour. Sur le terrain d’à côté vivait une belle jument avec qui nous avions prévu de faire connaissance lors de notre séjour. Elle avait été sauvée des mains de propriétaires maltraitants la faisant travailler sans relâche et devait à présent se faire marquer au fer rouge afin d’identifier ses nouveaux propriétaires. Nous observons depuis notre chambre les hommes qui prépare le feu et l’animal. Alors qu’ils l’allongent au sol, la jument a cessé de respirer. Aucune tentative de réanimation opérée par les propriétaires et les voisins ne lui ont redonné vie. Sans pouvoir expliquer la situation, il faut prendre une décision rapidement. La jument sera dépecée sur le champ, la viande sera distribuée au voisinage (bien que les colombiens ne soient pas de grands amateurs de viande de cheval), les vautours se chargerons des entrailles et le reste sera jeté au feu. Une odeur pestilentielle qui nous rappelle une fois de plus la polarité de la vie. On apprendra qu’en lui ouvrant le ventre, ils ont découvert qu’un bébé se nichait en elle, créant l’étranglement…

Heureusement, nous nous laissons porter par la dolce vita de nos hôtes italiano-colombiens. Une petite famille ayant voyager dans différentes parties du monde durant 7 ans avant de se sédentariser dans ce lieu où les énergies des voyageurs circulent. Chaque échange est porteur de bienveillance, comme notre première conversation avec Sonia, femme solaire ayant grandi à Cali, qui s’étonne des traits colombiens que Cristel porte sur son visage, avant de rappeler que, finalement, nous venons tous d’Afrique. En les quittant, c’est une fois de plus une part de nous que nous laissons mais aussi une part des autres que nous embarquons avec nous.

Un mois pour vivre des moments de joie entre amis, pour créer une nouvelle famille, pour travailler, pour nous reposer, un mois pour connaître le bonheur des naissances et la cruauté de la mort, pour nous sentir en sécurité et nous sentir en danger, un mois pour pleurer face à la beauté de la nature et apprécier un peu de civilisation… Un mois pour faire grandir nos cœurs et mettre nos corps à l’épreuve. Un mois de tout ça est épuisant mais si c’était à refaire nous n’y changerons rien. Nous trouvons dans le voyage tout ce que nous cherchions mais que nous ignorions. Que l’aventure suive son cours…

« La vie est une aventure audacieuse ou elle n’est rien. » Helen Keller

Antho & Cris

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23 décembre 2020 – 23 janvier 2021

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