Episode 13 : Rencontre avec Apu

Ce samedi-là, nous déambulons dans les rues de Santa Cruz de la Sierra animés par l’énergie procurée par l’arrivée dans un nouveau pays mais aussi quelque peu interrogateurs. La ville la plus peuplée de Bolivie, avec ses 2,3 millions d’habitants, semble avoir été désertée, les commerces abandonnés et seules les voies principales sont bitumées. On nous explique que depuis le COVID-19, les commerçants qui n’ont pas mis la clé sous la porte se sont résous à limiter leurs jours d’ouverture. Nous profitons de cette journée pour réaliser les quelques courses que nous avons à faire car le lendemain, en raison des élections des gouverneurs du pays, il sera formellement interdit aux habitants de circuler dans les rues, si ce n’est pour aller voter.

Nous restons un moment posés sur la place centrale, où les locaux se retrouvent en famille ou entre amis dans un calme auquel nous n’étions plus habitués. Pas de musique qui sort d’enceintes disproportionnées, pas de racoleurs ou de vendeurs surexcités. Les adultes discutent pendant que les enfants rient doucement un ballon dans une main, une glace dans l’autre. De quoi savourer le chant des perruches et autres oiseaux exotiques qui ont élu domicile dans le parc.

Mais nous laissons très vite la ville, préférant trouver au plus vite le « repos dans les hauteurs », le village de Samaipata. Vivant pendant 10 jours dans une cupula, nous adoptons facilement le rythme de vie imposé par le lieu que bien des âmes venues du monde entier n’ont pas su quitter. Les « hippies » français, allemands, suisses… sont nombreux à Samaipata. Ils sont autosuffisants, boulangers occasionnels, maquilleurs pour enfants sur la place du village, toujours un dia a la vez. Une résistance au système capitaliste, plus empirique que militante.

Des stands de fruits et légumes et les pépinières colorent les rues sablonneuses de la petite ville. Ils sont tenus par les cholitas, ces femmes aux longues tresses noires et chapeau melon, vêtues de leurs jupes aux 3 volants et d’un aguayo aux formes géométriques et couleurs intenses.

Depuis notre hamac, à rédiger nos expériences colombiennes, nous avons droit chaque soir à un ballet-concert de perroquets verts et jaunes. Assourdissants, ils se déplacent par cinquantaines d’un arbre à l’autre et si nous peinons à comprendre la mise en scène, nous sommes, chaque soir, ébahis d’un tel spectacle.

Au sommet de Samaipata nous admirons un trésor précieusement protégé et mis en valeur : El Fuerte. Sans les 2000 visiteurs quotidiens avant la pandémie, nous nous sentons privilégiés à la découverte de ces vestiges pré-incaïques, incaïques et espagnols. La plus grande roche découpée au monde, portant sur elle les symboles mystiques et chamaniques de serpents et félins, a vu passer ces civilisations entre cérémonies spirituelles, sacrifices, prospérités et colonisations.

Samaipata cache bien d’autres trésors qui, eux, n’ont rien avoir avec l’activité humaine et qui doivent même, au contraire, s’en préserver. La région est située au centre de 3 écosystèmes : amazonien, andain et subtropical du Gran Chaco. De quoi rencontrer sur notre sentier de randonnée une flore qui se métamorphose à chaque pas. S’il suffit de longer les champs de maïs pour observer les perroquets à l’affut des meilleurs grains, il faut aiguiser son regard pour observer les geais acachés, les pavas de Garganta, les tangaras montagnards ou encore les urubus noirs. Nous avons attendu les condors depuis notre mirador, face aux montagnes au formes si particulières, issues d’un mouvement tectonique à 360° et au recul d’un ancien glacier, mais ils ont refusé de perdre de l’altitude. Nous nous consolons sur le chemin du retour grâce aux piments en baies que nous offrent des arbustes, les rivières où se rencontrent des milliers de mariposas, les montanitas à la terre de feu, les bosquets verdoyants et les résidences fleuries.

Nous quittons Samaipata et ses terres magiques de la plus belle manière qui soit : sous la pluie. Comme si le lieu nous disait : « C’est bon, vous avez pris ce que vous aviez à prendre ici. Vous pouvez partir sereins. »

Après plus de 10h de bus, nous arrivons à Sucre, la ville blanche. Situé à 2810m d’altitude, cette ville fut le siège de la révolution indépendantiste bolivienne. La Casa de la Libertad, joli musée à l’allure coloniale, nous permet d’explorer plus en détails les soubresauts de ce soulèvement populaire. Nous découvrons, comme souvent, un combat fait d’hommes et de femmes, indigènes pour la plupart et luttant pour des droits bafoués durant des siècles sous prétexte d’une infériorité raciale et de traditions bien trop séculaires pour une période encore dominée par une église ségrégationniste et totalitaire. Nous apprenons les similitudes que possède la Bolivie avec ses pays voisin, le Pérou et l’Argentine. Las de l’oppression exercée par les Espagnols, plusieurs parlementaires se sont unis autour de la figure de Simon Bolivar pour mener une révolte qui donnera à la Bolivie son indépendance et son nom en 1825.

Nous prenons le temps aussi d’aller visiter l’Alliance Française de la ville pour poursuivre nos découvertes du monde de l’éducation des pays visités. Les deux gérants de l’Alliance nous expliquent des particularités culturelles assez surprenantes comme le fait que les enfants peuvent légalement travailler à partir de 12ans et qu’il existe même des syndicats d’enfants-travailleurs. Très souvent, on les retrouve dans les mines d’or, d’argent de zinc dans lesquelles ils tentent de gagner quelques bolivianos pour aider leur famille. Ils nous apprennent aussi que l’humour en Bolivie est très différent de celui que nous connaissons, ici pas de sarcasme, pas d’absurde avant de conclure qu’il existe encore dans ce pays un racisme anti-indigène très marqué, voir nazi, au sein de la population en raison des descendants espagnols vivant ici et de l’exil de nombreux allemands durant la seconde guerre mondiale. Avec ces éléments, nous sommes heureux d’en apprendre plus sur le fonctionnement du pays mais toujours surpris des disparités sociales et humaines que nous trouvons dans chaque endroit visité.

Pour nos repas nous irons nous imprégner de l’atmosphère incroyable que procure les marchés urbains. Plusieurs étages, des centaines de petits stands tenus majoritairement par des femmes, du bruit, des odeurs et une agitation constante. L’occasion de découvrir les richesses culinaires du pays : du paprika, des légumes, des fruits inconnus (comme le Chiri Moya), des jus frais, du chorizo… un plaisir pour les sens.

Mais nous ne sommes pas à Sucre pour sa ville mais plutôt pour ses montagnes, ses alentours. Nous décidons donc de faire un trek de deux jours pour découvrir la région. Après 1h de taxi et après avoir traversé des forêts d’Eucalyptus, croiser un renard de Magellan (2ème plus gros canidé du continent), appris que le Quechua serait une des langues les plus difficiles à écrire, nous arrivons à la chapelle de Chataquila. Isolé à plus de 4000m d’altitude, cette chapelle fut le lieu d’assassinat de Thomas Katari, descendant Inca, ayant organisé une révolte contre la mita, impôt infondé et injuste, prélevée par les colons aux paysans et indigènes du pays. Les mains dans le dos, ce révolutionnaire fut poussé dans le vide depuis le bord de la chapelle. Sa mort initia ensuite le soulèvement indépendantiste et la mita fut aboli en 1791.

Les premières heures de marches se font le long d’un sentier Inca construit avant l’arrivée des conquistadors. Fait de pierres, il longe les flancs de montagne et nous permet de descendre, le souffle coupé par l’altitude, dans la vallée qui, vue de haut, semble bien petite au milieu des Andes. Nous traversons plusieurs villages et rencontrons quelques personnes vivant ici, isolé du monde et entouré de montagnes vertes, rouges, jaunes. Comme souvent dans ce genre de lieu, nous nous questionnons sur comment ces gens voient la vie ? Perçoivent-ils l’histoire événementielle que nous vivons chez nous ? Quels sont leurs préoccupations ? Un père et ses enfants rentrant des champignons et nous apprenant qu’ils vendent de l’eau pour les randonneurs nous apportent en silence une réponse : simplicité.

Après plus de 7h de marche nous arrivons enfin dans le village de Maragua, connu pour ses formations géologiques encore inexpliquées. Entouré par des petites collines formant comme des pétales tout autour du village, nous avons une vue somptueuse sur les montagnes environnantes. Dans ce village presque déserté nous trouvons refuge au sein de l’hôtel communal tenu par un homme qui nous accueille la bouche remplie de feuille de coca et parlant presque seulement Quechua, une langue aux sons magnifiques :  plusieurs petites maisons de pierre dans un jardin au cœur des Andes, encore un logement insolite involontaire. Nous passerons la fin de journée à lire plus d’informations sur la civilisation Inca et nous mangerons un repas cuisiné avec amour par une petite mamie attentionnée et touchante.

Le lendemain nous devions partir pour rejoindre un nouveau village et croiser au passage quelques traces laissés par les dinosaures il y a plus de 250 millions d’année mais la météo ne nous a pas laissé sortir de Maragua à pied. Contre toute attente, nous apprenons qu’un bus part dans la matinée pour rejoindre Sucre. Nous sommes finalement heureux de l’aventure que va nous réserver ce bus magique.

Un premier stop à la sortie du village pour récupérer des femmes habitants un petit domaine exclusivement fait d’abricotiers. Nous attendons presque 1h qu’elles remplissent plus de 100kg de fruits dans des sacs avant de se préparer pour descendre en ville et vendre leur denrée leur permettant de tenir et de payer les quelques traites restantes et acheter des matières premières pour la cuisine. Pendant ce temps, nous discutons avec le chauffeur de bus qui nous raconte n’être payé que l’équivalent de 15 centimes d’euros par personnes dans le bus. Ce jour là il touchera pour 4h de trajet technique au milieu des montagnes que 1 euros. C’est fou ce que les gens peuvent faire pour gagner un peu d’argent…

Pris par une agitation calme nous parcourons cette route au décors indéchiffrable : des formations géologiques en formes de pétales, des dunes de sable noir, des cactus, des terrains de foot abandonnés, des terrains agricoles encore entretenus et tout ça à plus de 3500m. Durant le trajet nous sympathiserons avec les femmes aux abricots qui nous inviterons le lendemain dans leur maison en ville. Nous prendrons le temps aussi de se rapprocher d’un enfant de 4 ans et de son père, ici en visite de la famille. Cristel lui nombre, sur son téléphone, les différents animaux croisés dans notre voyage et le gamin, les yeux brillants, s’émerveille des richesses de ce monde. Anthony lui montrera des vidéos de ses sauts en parachute et quelques photos de parapente, il se retournera vers son père et lui dira « Papa, quand je serai grand je veux voler ». Nous faisons d’une certaine manière voyager ce petit homme mais ce qu’il ignore c’est que ces moments simples, faits d’échanges et de rencontres, de langue Quechua qui résonne dans le bus, de paysages grandioses nous procure un vague sentiment d’étrangeté et nous donne le plaisir de ressentir un dépaysement que nous n’avions pas senti depuis un petit moment, habitué par l’exotisme de nos vies exilées. Ces moments, simples et savoureux, humains et naturels, font partis des choses que nous souhaitons ramener du voyage. Ce n’est pas vraiment une photo, ni même une folle anecdote mais plutôt l’authenticité d’un moment, sa connexion dans le présent, simplement.

Le lendemain, nous tentons de rejoindre les dames aux abricots grâce à une indication GPS envoyée sur nos téléphones. En vain, le GPS ici est très approximatif et nous induit très souvent en erreur. Une occasion manquée d’apprendre à connaitre un peu plus le mode de vie de ces femmes. Nous garderons contact pendant un temps, comme si le lien créé devait se maintenir encore un peu…

En rentrant en ville, nous voyons des queues énormes devant les centres de santé, des centaines de personnes âgées attendront ici, collés les uns aux autres, plus de 24h pour se faire vacciner. Devant chaque banque, d’autres personnes attendent des heures pour pouvoir retirer un salaire ou payer les frais universitaires. Cette agitation et ce manque de coordination nous sidère et nous fait dire que les administrations humaines marchent sur la tête. Partons, une nouvelle fois, voir la nature pour la douceur et l’émerveillement qu’elle nous procure…

Hasta luego

Cris & Antho

Pour découvrir nos plus belles photos, cliquez-ici !

5 mars 2021 – 23 mars 2021

1 Comment

Laisser un commentaire

Répondre à Pierre-Louis GOIRAND / phase3 Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s