Episode 14 : Le Sud Lipez : De Uyuni à Tupiza

Cette fois le long trajet en bus pour rejoindre la ville d’Uyuni se fait de jour, de quoi profiter des paysages qui défilent. En prenant de l’altitude (nous avons atteint les 5000m…) nous observons les couleurs et les formes changer sans même se répéter et nous nous amusons des panneaux qui signalent la présence potentielle de lamas sur la voie. Si nous nous serions bien volontiers arrêtés pour photographier ces animaux emblématiques, les voitures et camions, eux, ne ralentissent pas et se contentent de les klaxonner s’ils se trouvent sur leur route.

C’est donc dans l’après-midi que nous arrivons à Uyuni. Cette ville à 3663m d’altitude a des airs d’un décors de Star Wars avec ses maisons basses alignées dans les rues quadrillées, plantées là au milieu du désert. Alors que nous attendons nos sacs entreposés dans la soute du bus, nous regardons les cholas sortir de cette dernière des cercueils dotés d’une petite fenêtre au niveau de la tête du futur cadavre. De quoi alimenter cette atmosphère qui ne répond à aucune notion d’espace ou de temps.

C’est dans ce décor que tout commence. Nous partons pour 4 jours entre français avec Cloé une trentenaire digital nomade qui voyage depuis près de 15 ans et une petite famille chti en tour du monde durant 8 mois : Aurélien, Julie et leur petite Rose, 3 ans. 4 jours où nous découvrirons, au côté de notre super guide, Milton, des lieux comptants parmi les plus beaux de notre planète. 4 jours pour créer des liens forts, partageant émerveillements et fatigue.

Jour 1 

Pour Anthony, cette 1ère journée est sur le ton d’un pèlerinage, marchant sur les traces de cette route parcourue il y a plus de 7 ans avec un ami cher à son cœur. Il se fera guide pendant les 4 jours, traduisant les explications données par Milton au reste du groupe. Le 1er arrêt se fait au cimetière de train à seulement quelques km de la ville. Anthony reprend alors les poses prises sur ses anciennes photos depuis le haut de ces wagons à moitié démantelés et témoignant d’une époque où les 1ers rails du pays permettaient d’acheminer l’or et l’argent jusqu’au port international du Chili. Mais lorsque nos regards se portent plus loin que la locomotive, nous voyons ces sommets au loin qui nous appellent et nous invitent à se rapprocher. Alors nous remontons en voiture pour rouler des kilomètres durant sur le célèbre Salar d’Uyuni. Les montagnes ne semblent finalement jamais se rapprocher vraiment, fondues au sol blanc que nous pourrions prendre pour de la glace. Dans cette immensité, le ciel apparait comme notre seule limite. Une croute de sel de quelques 10582km2 laissée par le lac Tauca disparu il y a 14000 ans… Si le sel extrait ici se limite à un usage national, le salar d’Uyuni représente la moitié des réserves de lithium exploitables de la planète, créant ainsi de grandes zones fragilisées. Le lithum, comme beaucoup de ressources minérales du pays sont transformées à l’étranger. Le pays est en train de réfléchir à internaliser la production de batterie pour mieux maitriser l’extraction et surtout générer plus de marge financière.

Milton nous propose une pause au milieu de ce désert pour se restaurer à l’arrière du 4X4 et prendre le temps de réaliser quelques clichés avec des jeux de perspectives, l’incontournable des touristes au salar… C’est là que nous réalisons l’envers du décor derrière ces photos, alors que la mise au point est fastidieuse et que le sel ronge nos vêtements. Ce que nous garderons finalement, au-delà de quelques photos presque réussies, c’est la naissance de l’énergie de notre petite équipe, alimentée par les rires et la complicité.

Au milieu du désert, avec l’impression que nous sommes seuls au monde ou celle que le reste du monde bien trop loin ou différent ne compte pas, nous savourons notre solitude. Ainsi, au sommet de l’île d’Incahuasi, entourés de cactus géants et de coraux, chacun prend le temps de plonger son regard dans le blanc du sel, dans le bleu du ciel et dans les silhouettes des monts enneigés.

Avant d’aller trouver chaleur et réconfort dans notre hôtel bâti du sol au plafond de sel, nous nous accordons un dernier moment de communion avec la beauté unique de ce désert. Alors que le Soleil se dirige lentement derrière la montagne et que la Lune se hisse un peu plus haut, le bleu, l’orange, la jaune, le rouge, le rose et le violet viennent se refléter sur les fines particules d’eau qui recouvrent le sol. Une beauté éphémère qui nous élève au rang de Privilégiés.

Jour 2 

Remis des émotions de la veille nous pouvons reprendre la route et nos exclamations « Waw, c’est beau hein ? » en traversant les champs pourpres de quinoa et les terres asséchées parcourues par quelques nandous, autruche de l’altiplano et harems de vigognes. Comme la veille, notre premier arrêt a lieu au sein d’un cimetière de trains, cette fois-ci se résumant à quelques wagons en bois et une petite tienda qui propose des bières locales de cactus, de coca ou encore de quinoa. On s’autorise alors une petite dégustation malgré le fait qu’il soit tout juste 10h du matin. Visiblement nous ne sommes pas les premiers à commencer l’apéro… deux hommes tentent de sympathiser avec nous, peinant à garder les yeux ouverts et à retenir les flux qui menacent de sortir de leur gosier. Ils nous expliquent travailler dans une mine de lithium non loin d’ici et nous demandent à plusieurs reprises si nous sommes reconnaissants en France d’avoir des batteries dans nos téléphones grâce à eux… En reprenant place dans notre 4×4, nous les observons reprendre le volant de leur camion et rallumer le contact. Contrairement à nous Milton ne semble pas surpris, nous confirmant la triste réalité des mineurs et routiers du coin qui souffrent en grande partie d’un alcoolisme bien trop souvent fatal.

Nous quittons alors ce peu de civilisation pour notre première lagune, la Laguna Vinto où les flamants du chili et les gros flamants des Andes ne semblent pas perturbés par notre présence, têtes baissées à la recherche de petits vers, mollusques et crustacés. Nous y restons le temps de pique-niquer avant d’aller pencher notre tête dans le vide, du haut de notre mini-preikistolen. A plusieurs mètres sous nos pieds sommeille l’Anaconda : une rivière qui serpente le fond du canyon. Comme de nombreux paysages traversés sur la route, cette vue rappelle les images que nous avons de l’Utah et de l’Ouest américain.

Laissant le vertige et le vent en haut de la falaise, nous rejoignons un véritable paradis terrestre : la laguna Negra. Gais, nous marchons 300m sur une herbe verdoyante avant de grimper le long d’une paroi rocheuse où miraculeusement des sièges naturels creusés dans la roche nous attendaient. Chacun installé, nous avons laissé la place au silence comme s’il était de toute façon impossible de commenter ce que nous avions en face de nous. Au premier plan, lorsque l’on baisse le regard, des poules d’eau se font la coure alors qu’une famille de canards traverse les différents plans d’eau à la recherche d’on ne sait quoi. Notre regard est attiré par cette grande étendue d’eau noire qui contraste parfaitement avec les grandes herbes vertes aquatiques qui y dépassent. Ce petit monde est protégé par les grandes parois rocheuses aux formes arrondies et rassurantes qui délimitent les prairies de lamas que l’on devine à perte de vue dans cette Valle de las Rocas. Le ciel, dépourvu de nuages menaçants, vient confirmer une harmonie que l’on aura du mal à laisser derrière nous. Alors sans même avoir besoin de se mettre d’accord, on s’attarde un peu plus qu’ailleurs dans ce lieu qu’on ne reverra sans doute jamais. Sur le chemin qui nous ramène à la voiture, chacun s’accorde un petit détour pour escalader la roches, saluer les lamas, observer les viscaches qui envahissent agilement les parois verticales… tous ces animaux qui semblent ignorer totalement faire partie d’une planète agitée et parfois insensée. Nous les laissons le cœur serré pour notre dernier stop de la journée : El Pueblo de las Piedras. Nous nous retrouvons ainsi à déambuler dans des « rues » formées par des grosses pierres tombées là certainement au hasard. On ne se demande pas vraiment ce qu’elles font là, comme si le mystère devait encore faire partie d’elles. Alors on réunit nos dernières forces pour en gravir quelques-unes et prendre encore un peu de hauteur. Milton veut nous montrer à tout prix des roches en forme de coupe du monde ou de chameaux… mais au risque de le vexer, on ne descend plus de la voiture, bien trop épuisés par les émotions de la journée. Seule la laguna de las Tintas, entourée de montagnes enneigées arrivera à nous remettre encore un peu en mouvement et susciter notre émerveillement.

Jour 3 

Départ à 7h du matin, au lever du soleil pour rejoindre la laguna Celeste. Après une heure de route nous arrivons sans doute à un des endroits les plus beaux de notre road-trip, bien qu’il soit difficile de jauger vraiment, tellement la beauté est présente à chaque kilomètre. Des montagnes multicolores sur fond de sommets enneigés, tutoyant le ciel à plus de 6000m d’altitude et une eau d’un bleu laiteux rappelant la pureté des lacs des Dolomites. Nous prenons le temps de méditer dans cette ambiance de bout du monde et nous poursuivons notre route, quasi silencieux, tant il est fatiguant de s’extasier constamment sur les richesses de la vie.

Le chemin se poursuit infiniment et nous ne croisons aucun 4×4 tellement la région du Sud Lipez est vaste (la Bolivie est un pays faisant deux fois la superficie de la France mais comportant seulement 11 millions d’habitants). Après quelques heures de pistes, nous nous posons dans la vallée des lamas pour déjeuner. Nous apprendrons que ces animaux, somptueux et un brin snobs, font leur besoin toujours au même endroit afin de pouvoir, le soir venu, se coucher dessus et se tenir au chaud. Cependant il faut s’assurer du terrain dans lequel ils vont dormir car le soir leurs prédateurs, renards, chats des Andes ou encore pumas, guettent l’animal égaré du troupeau. Ici c’est le vert qui domine et nous rappelle les paysages écossais. C’est incroyable comment une région peut nous donner l’impression de parcourir plusieurs pays, Etats-Unis, Kenya, Jordanie, Ecosse, Erg Saharien, Nouvelle Zélande, chacun y va de ces souvenirs. C’est fascinant de constater les richesses naturelles de ce pays, sans doute l’un des plus beau du monde.

Nous nous dirigeons tranquillement en direction de Rio Seco, notre lieu de résidence pour la troisième nuit. Au passage, nous nous arrêtons devant plusieurs formations rocheuses dont la cité Romaine qui, vu de loin, permet à l’imagination de se représenter une ville au sommet des stalagmites de roches. Avant le village la route change radicalement et nous plonge dans un décor de far-West. La roche rouge, couplée à la végétation verdoyante nous permet, malgré la fatigue, de nous enjailler sur des musiques de Jean Jacques Goldman en laissant les yeux se nourrir de ces merveilles.

Le village de Rio Seco se situe sur les rives d’une rivière asséchée. Les rues de sables et les maisons, dont les briques sont faites sur place, donnent une harmonie ineffable à ce petit village. Ici pas d’électricité, pas de connexion internet, pas de téléphone. La vie suit son cours, comme il y a des centaines d’années, préservée de la modernité. Dans les rues, nous croiserons un bébé lama qui nous comblera de douceur et de bisous aux relents de boucs. Les gens du village nous proposeront de faire un volley avant que la nuit ne tombe. Nous échangeons la balle, le souffle coupé par l’altitude, pendant près d’une heure, avant que la pleine lune face son apparition devant notre modeste demeure. Nous y passerons une soirée à la bougie à jouer au Monopoly et à se prélasser de ces instants uniques.

Jour 4 

Nous passerons la moitié du dernier jour à longer la frontière avec l’Argentine, séparé de ce pays par seulement une rivière. Nous croiserons des villages dont il est difficile de cerner vraiment les maisons tellement l’homochromie avec la roche rouge est sidérante. L’intégration de l’homme à son environnement, ici, nous laisse rêveur et doucement mélancolique du temps où la nature était élevée au rang de force suprême dont il fallait s’inspirer…Pour rejoindre le village de Tupiza, au sud du pays, nous devons encore monter, descendre, monter et encore descendre plusieurs milliers de mètres de dénivelé. Nous sommes épuisés par ce séjour de plus 80h, dont 25h de routes sur plus de 1000km de piste. Nous croisons avant d’arriver plusieurs mines d’argent, d’or et de zinc. Milton, notre guide, nous explique avoir dû y travailler pendant le confinement pour pouvoir nourrir sa famille. Il nous raconte les conditions misérables de ce travail. 6 jour sur 7, 8h par jour à devoir faire sauter à la dynamite des morceaux de roches pour tenter d’extraire des minéraux qui seront triés et sélectionnés à Potosi avant l’export dans les pays du nord pour transformation et création de richesses. Son salaire était directement lié aux quantités de métaux rares trouvés sous terre. Ce fait nous dégoute : comment est-il possible de contingenter le revenu d’un homme au caractère aléatoire de ce que la nature a à offrir ? Tellement de situation analogues existes pourtant : le tourisme saisonnier, l’agriculteur spéculative…Il est temps, comme le dit Sylvain Tesson de « réduire l’espace de notre agitation, se replier dans un domaine, ne plus miser sur la nature et ne vouloir atteindre que ce qui est accessible. Accueillir des pensées universelles en cultivant seulement un lopin, ne manger que les produit de sa propre région ». En somme il est urgent de changer d’échelle et d’écouter humblement la nature…

Nous arrivons enfin au point final de notre aventure lessivés et follement heureux mais avec une seule question en tête : comment est-il possible de digérer autant de beauté ? C’est vertigineux.

Afin de nous poser un peu et de solutionner cette question, nous nous accordons une semaine chacun de notre côté pour prendre du temps pour nous, individuellement. L’occasion de travailler sur un projet de création d’école, de faire du cheval dans des paysages merveilleux, encore, de vivre une vie de village simple et reposante, de méditer, faire du sport, se connecter à soi tout simplement.

Nous sommes déjà à plus de 6 mois de voyage et il est temps de se questionner sur les raisons de notre voyage. Au début, le voyage se suffisait à lui-même, les expériences nouvelles venaient à nous et nous nous délections de chaque soupçon d’exotisme, de chaque paysage nouveau, de chaque nouvelle saveur. Explorateurs involontaires, nous cheminions vers l’inconnu, sans que d’autre besoin se manifestent, si ce n’est celui d’apprendre et de comprendre. Ensuite nous avons été pris, sans vraiment le savoir sur le moment, dans une vie locale, en Colombie. Nous avons posé nos valises 3 mois dans un pays pour mieux appréhender la langue, la culture, le fonctionnement social et politique. Nous avons expérimenté, dans nos corps et dans nos âmes, la force de la rencontre, de la nature. Un peu local au bout de cette centaine de jour et un encore beaucoup étrangers, nous nous sommes frottés à un pays qui nous a transcendé, réconforté, inquiété, émus, surpris, dégouté, fasciné.

Aujourd’hui, plus de 200 jours de voyages et encore les mêmes interrogations, pourquoi voyageons-nous ? Si cette question mérite d’être posée c’est que la réponse n’est pas encore sur nos lèvres et dans nos cœurs. Nous le faisons car nous sentons seulement un besoin, un désir irrépressible de se mettre en mouvement pour découvrir, rencontrer, aimer, pleurer, se révolter. Même si aujourd’hui le sentiment d’inconnu commence à s’estomper, l’émerveillement se normaliser, nous continuons notre pérégrination pour aller encore plus loin. Mais où ? Heureux celui qui sait où il va. Quelque fois nous nous surprenons à tenter de saisir les raisons de ce départ, les enjeux de ce voyage. A mesure que nous avançons, les choses changent en nous, nous apprenons, nous nous décortiquons, nous nous initions. Mais le sens lui s’éloigne avec plusieurs pas d’avance sur nous et nous ne pouvons pas vraiment le saisir. Le voyage doit-il avoir un sens ? Le sens, presque imperceptible, ne se découvre-t-il pas dans la récurrence avec laquelle nous avons besoin de voyager, de façon ineffable ?

Cette recherche de sens autour du voyage n’est-elle pas une analogie condensée de la recherche de compréhension du principe de la vie sur terre ? Nous nous projetons pour tenter de comprendre. Pour essayer de se rapprocher d’une vérité, de la nôtre, intime. Nous explorons. Comme dirait Christian Clot, « l’important réside dans l’apport de cette projection mentale, l’exploration, qu’elle soit très proche de la vérité ou totalement erronée ; elle donne une direction vers laquelle regarder, une envie d’aller voir, un chemin à emprunter. Elle offre tout simplement la capacité et le courage de partir ».

Qu’importe ainsi ces raisons, ce sens. Qu’importe si aujourd’hui nous sentons que le voyage est devenu normal et que notre avancée, plus lente, se fait au rythme de nos besoins et non des choses à voir, à faire. Nous prenons le temps de nous poser, de nous observer nous-même, nous commençons notre voyage intérieur, en douceur.

Hasta pronto

Antho & Cris

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