Episode 16 : Toujours plus près des étoiles.

Nous quittons notre terre sacrée avec Jacques pour rejoindre La Paz à nouveau et Copacabana, ville étape pour rentrer sur le lac Titicaca. 17h de bus sur une piste assez mal entretenue qui nous mènera de l’Amazonie à plus de 4000m. Le bus tangue de gauche à droite et nous laisse penser, bien trop souvent, qu’il pourrait se renverser à tout moment.

Nous arrivons donc à El Alto, le temps de rejoindre Ben, le français rencontré lors de la cérémonie à la Pachamama, pour manger un morceau et rencontrer ses deux amies françaises venant d’arriver et commençant leur voyage en Amérique du Sud. Nous sommes en voyage depuis maintenant plus de 8 mois et c’est drôle de voir à quel point notre énergie s’est modifiée depuis le début. Voyageurs confirmés, nous connaissons les codes, les façons de se connecter aux gens, la manière d’optimiser la découverte d’un lieu, de rentrer en profondeur avec les autres, de s’ouvrir encore plus à la diversité du monde. C’est justement les nouveaux, ceux qui commencent, qui nous renvoient cette image et c’est agréable de voir à quel point le voyage est comme une école, dans laquelle on s’initie pour se former et apprendre et on acquiert maturité, compétence et développement. La meilleure école, celle de la vie et du voyage ? La question reste ouverte….

Après 4h de bus, nous arrivons à Copacabana, petite ville nichée sur les flanc du lac navigable le plus du monde ( 3812m). La vue depuis la route nous donne la sensation d’être en bord de mer tellement l’étendue d’eau nous impressionne. On se surprend à comparer ce lac au lac Léman, le plus grand proche de chez nous. Mais nous sommes surpris de découvrir que lac Titicaca fait 8370km2, soit quinze fois plus que notre voisin suisse. Une fois de plus la Bolivie nous surprend par ses proportions et ses richesses démesurées.

À la suite d’un retard de plus de 2h du bateau devant nous transporter sur l’Isla del Sol et après le manque de bon sens et de service client d’une vendeuse de recharge téléphonique, nous nous surprenons, tous les 3, à râler contre les problèmes d’organisation et de communication de certains boliviens. C’est usant, quelques fois, de devoir se plier au manque de logique de certains et de devoir accepter les évènements de façon passive. Râler nous donnera donc la possibilité de débattre de l’éducation, du fonctionnement de nos pays respectifs et de l’idéal que nous souhaitons voir apparaitre dans les consciences humaines.

1h30 de bateau plus tard, nous arrivons sur la partie sud de l’Isla del Sol. Notre hôtel est perché en haut des escaliers Inca et, à cette altitude, monter avec nos sacs nous essoufflent immédiatement. Un bel aperçu du chemin à parcourir pour nous préparer à l’Ascension du Huayna Potosi, perché lui à 6088m d’altitude. Depuis notre hôtel et le restaurant panoramique, nous jouissons d’une vue sur le lac, puis l’Isla de la Luna et au loin, se dégageant de l’infini des eaux, la Cordillère Royale et l’Illampu, culminant à 6370m.

Pour nous entrainer à la marche en altitude nous avons décidé de faire 4 journées de marche. La première commence donc sur l’Isla del Sol sud pour finir sur la partie nord. Au total, 11km de marche sur les crètes d’une île intégralement vierge de routes et voitures. Le débarcadère de la partie sud sépare les habitants de leur village perché à 4000m par 200m de dénivelé positif.

Le village est composé d’hôtels et restaurant, tous fermés. C’est incroyable d’imaginer ce lieu sacré, et désert pour nous, rempli de voyageurs des 4 coins du monde. Notre marche se fait donc entre 3800 et 4000m, le temps pour nous de marcher à travers une forêt d’eucalyptus, de méditer avec un encens sur un belvédère nous donnant une vue insoutenable sur le lac et les cotes et criques abruptes et sauvages. Nous nous croyons en Islande, en Ecosse, au Canada et nous sommes pourtant à la frontière séparant le Pérou de la Bolivie. Sur notre chemin, portés par une joie enfantine et brute, nous faisons la rencontre d’un chien qui a décidé de marcher pendant 4h avec nous et nous accompagner au nord. D’humeur contemplative et joueuse, il élèvera nos énergies à la sienne et nous permettra d’être encore plus connectés à ce lieu magique.

Sur la route, un vieillard de la communauté du milieu nous dit qu’on ne peut pas passer, que les gens du nord vont nous bloquer la route et que l’on ne trouvera pas d’hôtel. Obstinés à traverser l’ensemble de l’île, nous forçons le passage.

Arrivé à Challapampa, le sentiment qui nous domine est l’impression de distance que nous avons avec le monde. Les enfants jouent avec des brouettes, les cochons, moutons et ânes pâturent tranquillement au bord de ce qui nous semble être l’infini des mers et tout le monde œuvre sereinement à sa tâche quotidienne. L’unique chose qui perturbe la tranquillité ambiante c’est notre chien temporaire. Les habitants arrêtent de s’agiter et l’observent avec méfiance, les enfants courent en sens inverse et s’abritent dans les tiendas. Nous apprendrons rapidement que les gens ici ne sont pas habitués au chien et nous finissons par faire un peu de pédagogie pour leur expliquer qu’il est gentil et qu’en l’absence de peur ils pourraient même adorer passer du temps avec lui. C’est ce que fera une petite fille de 7 ans, qui finira par ne plus vouloir le lâcher.

Nous nous installons dans notre hôtel, trouvé au hasard de la seconde plage du village. Le gérant nous accueille en nous remerciant sincèrement de venir ici et de l’aider, chose qui nous parait surprenante car c’est lui qui nous aide en nous offrant le logement et son chaleureux accueil. Le soir, nous parlerons de nos différences culturelles et géographiques et il abordera avec nous sa spiritualité en lien avec la Pachamama. De culture Aymara, ses ascendants vivent sur l’Isla del Sol depuis plus de 150 ans et leur langue principale est l’Aymara, l’espagnol étant utilisé seulement avec les touristes. Chaque année, lors de la plantation, de la croissance et de la récolte du jardin, ils célèbrent la Pachamama en la remerciant et en lui demandant prospérité pour l’année en cours. Le soir il invoque, les mains jointes, la nature pour le protéger lui et les siens, syncrétisme pratique. Pour lui les âmes et esprits sont toujours ici et il n’existe pas de paradis ou de vie après la mort, tout est ici, depuis toujours et pour toujours. Lorsqu’il parle à son père décédé et qu’un papillon, par exemple, s’approche et reste près de lui, il sait que l’esprit de son père est avec lui et lui donne secrètement le signe de sa présence et de son écoute. Nous sommes heureux d’entendre cette conception et de pouvoir non pas l’intellectualiser pour la comprendre mais plutôt là ressentir et là vivre. Notre conception du monde change progressivement et ce genre de réflexion l’atteste.

Après un mal de tête naissant à la suite de l’effort en altitude, nous nous attablons face au lac pour manger une truite fraichement péchée. Anthony réalise que c’est ici qu’il était, 7 ans auparavant, dans cette même partie de l’île et dans ce même restaurant. C’est très surprenant de se laisser surprendre, des années après, avec le même émerveillement et la même candeur à découvrir un lieu. « Que le monde est grand à la clarté des lampes, au yeux du souvenir que le monde est petit » dirait Baudelaire.

Devant sa tienda, une jolie dame nous explique le conflit que l’île, divisée en trois communautés, (Yumani, Challa et Challampapa) traverse. Les habitants de Challa, au centre, s’insurgent d’être les seuls sur l’île à ne pas bénéficier financièrement du tourisme, sachant que les principaux centres d’intérêts se trouvent aux extrémités. Ils souhaitent donc construire un éco-logement sur la partie sacrée de l’île mais le projet a été hautement rejeté par les autres communautés. Depuis 5 ans le conflit perdure et les gens du milieu tentent de bloquer les touristes venant au nord en les intimidant et en disant que les gens du nord sont méchants et malhonnêtes. Une situation hérétique quand on sait que l’île accueille à peine 2000 habitants. Le président doit venir dans les prochains jours pour faire le médiateur et trouver une solution propice à tous.

Nous partons le lendemain rejoindre l’extrême nord de l’île et ses ruines sacrées. Après le passage de plusieurs portes, représentant chacune des étapes de purification des énergies, nous arrivons à la table de sacrifice, dominant le lac et les criques à l’eau cristalline. Un guide nous explique qu’elle était utilisée à l’époque pour mettre en place un système de don à la Pachamama, en échange duquel elle pourrait leur apporter fertilité et abondance. Des lamas et des jeunes filles étaient ainsi offerts à la nature. Aujourd’hui persiste encore l’offrande de lamas lors des deux solstices de l’année. L’installation de ce système d’équilibre du don permet, en donnant, espérer recevoir. Plus loin, nous découvrons les ruines de Chinkana, espaces résidentiels des ancêtres des Incas. Un lieu à l’énergie toute particulière qui nous invitera naturellement à porter notre regard au loin et à observer nos respirations et pensées. 

Un bateau nous ramène à la partie sud et nous nous installons sur une plateforme sur pilotis pour manger encore les excellentes truites du lac, que nous voyons nagé dans une petite pisciculture attenante au restaurant. Du lieu de vie à l’assiette, moins de 3 mètres. Encore 1h30 de bateau pour rejoindre le continent et Copacabana où nous assisterons, heureux, remplis et paisibles, à un merveilleux coucher de soleil. Une fois de plus le soleil n’a déçu personne.

Nous rentrons à La Paz, ville qui deviendra pendant une semaine notre centre d’entrainement. Nous partagerons une chambre avec Jacques et nous prendrons le temps, outre l’acclimatation, de se nourrir de bonnes choses et de partager des moments simples et reposants avec notre ami, qui restera parmi nos belles rencontres du voyage et que l’on retrouvera très certainement un jour chez lui au Canada ou chez nous en France. Une belle énergie, joviale, curieuse, douce et ouverte.

Nous partirons le lendemain à la Valle de los Animas, située à 1h de buseta de la capitale. Nous commençons notre marche à 3950m pour s’enfoncer progressivement le long d’une rivière tarie qui nous présente le cœur d’une montagne érodée par des millions d’années. Un mélange de galets, de sédiments et de terre qui forme des pics rappelant les Pénitents des Mées, que nous trouvons vers chez nous. Au détours d’un virage, nous apercevons l’Illimani, haut de 6462m, qui nous parait tous proche. Le point culminant, à 4350m, est atteint en premier par Cristel qui pousse un cri à la découverte du paysage. Jacques et Anthony arrive ensuite et chacun hurle sa stupéfaction. La vue nous offre plusieurs plans ; Le premier laisse apparaitre des centaines de pics, aiguilles de plus de 100m de haut. Au second se dégage une piste qui contourne l’érosion et amène à une autre vallée, tout aussi érodée. Au loin, nous apercevons La Paz qui nous parait petite au milieu de cet immense territoire rocheux. Et de l’autre côté le haut de la Cordillère Royale. Nous restons un moment pour s’imprégner de ce paysage qui sera, pour Jacques et nous aussi, un des plus beaux et sauvages paysages qu’il nous a été permis de voir. Nous pique-niquerons face à cette merveille et nous commencerons la descente vers l’autre vallée le pas léger et heureux. Nous prendrons le temps de nous enfoncer un peu dans ces galeries tracées par le ruissellement de l’eau. C’est donc émerveillé que nous retournons à La Paz et un peu plus entrainés après 5h de marche.

Notre seconde grosse randonnée vers La Paz se fera au Pico Austria, situé à 5350m. Cette fois-ci nous cheminerons en taxi sur l’Altiplano avant de nous enfoncer à la lisère des montagnes. Nous sommes maintenant vraiment en haute montagne et le climat nous le fait ressentir, il fait plus froid, la brume recouvre les pics autour de nous et le paysage apparait plus hostile. Nous commençons donc à 4600m en se rapprochant du Mont Condoriri et de ses lagunes glacières. Les lamas et alpagas seront avec nous sur une bonne partie du chemin. Au pied de la montagne en forme de condor notre objectif du jour se dégage progressivement et nous laisse voir les crêtes et le dénivelé qu’il nous reste à franchir. Nous sentons assez rapidement notre souffle faiblir et l’altitude ralentir nos pas. Nous faisons une pause à 5000m pour prendre de grosses respirations, s’adapter et jubiler à l’idée que nous sommes déjà au-dessus du Mont-Blanc.

200m avant le sommet, nous arrivons à un point de vue incroyable, une langue glacière retenue au-dessus du vide sort de l’ombilic formé au pied du Condoriri. Nous découvrons la neige pour la première fois depuis notre départ en septembre. Les derniers mètres sont complexes et, un pas après l’autre, nous finissons par monter au ralenti, en prenant le temps de bien respirer. Au sommet, nous nous apercevons que nous dominons une bonne partie des pics de la Cordillère Royale et la vue offerte par ce décor est irréaliste ; des lagunes, des glaciers, des pics à plus de 5000m, l’Altiplano et au loin nous devinons le lac Titicaca, pourtant à plus de 100km…Nous sommes chacun plus haut que nos précédents records d’altitude et nous sommes heureux de se sentir en forme malgré les efforts des derniers jours et l’altitude. Une manifestation de bons facteurs nous donnant de l’énergie positive pour accomplir notre défi, qui se dégage tranquillement lors de notre redescente. Le Huayna Potosi est imposant et son sommet, encore plus haut de 800m de là où nous sommes, nous intimide et nous terrifie. Que c’est beau mais que c’est haut !!! Finalement 4h de montée et 2h de descente pour se rapprocher avec confiance de notre objectif.

Durant les jours qui ont suivi, nous avons pris le temps de nous reposer, de faire du sport, d’aller manger au Popular Cocina Bolivia, restaurant gastronomique tenu par des jeunes fraichement sortis d’école et donc au prix incroyable, 8 euros pour entrée, plat, dessert et cocktails aux saveurs folles. Cristel tombera malade la veille de notre départ pour le Potosi. Le médecin lui diagnostique une fièvre typhoïde. Alitée, fiévreuse et sans force, elle est dans l’obligation d’annuler son ascension. Pour Jacques et Anthony impossible de vivre cette expérience sans elle, d’être potentiellement là-haut et l’imaginer, elle, dans son lit. On s’est entrainés ensemble, nous vivons ensemble depuis deux semaines dans le but de partager cette expérience, hors de question de l’abandonner maintenant. Nous décalons donc le départ d’une journée et nous ne lui laissons donc pas le choix de guérir en 24h pour rejoindre avec nous le camp de base du Potosi. Le lendemain Cristel va mieux. Un bel exemple de la force du mental et de l’autosuggestion pour toute les choses de nos vies : guérison, objectif à atteindre, dépassement personnel…La maladie de Cristel aura même donné la chance à deux français rencontrés dans l’hôtel, Glenn et Marine, de se joindre à notre équipe et de tenter ensemble le sommet.

C’est donc à 8, nous 5 et nos 3 guides, que nous quittons La Paz pour rejoindre le camp de base situé à 4700m. Après un repas sommaire nous nous équipons pour rejoindre la partie basse du glacier et s’exercer à la pratique des crampons et piolet et tenter l’escalade d’un mur de glace pentu de 80°. La brume recouvre tout et nous ne faisons que deviner le décor énigmatique qui se présente devant nous. Nous progressons encordés sur cette langue de glace grisâtre et nous réussissons tous l’expérience du mur de glace, nécessaire pour être apte à monter 1400m plus haut.

Le soir, dans une ambiance de refuge de montagne, nous dinons copieusement avant de rejoindre le dortoir collectif. Des lits posés à même le sol qui nous rappellent les siestes à école maternelle. Emmitouflés dans nos duvets, nous tentons de dormir. Le froid et l’altitude perturbent notre sommeil et nous ne dormirons en cumulé qu’entre 4 et 6h. C’est donc fatigué mais excités que nous préparons le lendemain nos sacs du matériel nécessaire pour rejoindre le Campo Alto, situé à 5300m. Le sac chargé pèse près de 15kg et nous devons le monter sur 600m. Le poids se fait ressentir à chaque pas, en plus de l’altitude et du manque d’air. Jacques, plutôt en forme, trace devant tandis que nous luttons avec nous même pour rejoindre le camp. Sur le chemin, nous apercevons le refuge haut, à la lisière de la neige et, qui se détache derrière, le Huayna Potosi. Enfin un tête à tête avec ce monstre de roche et de neige.

Arrivés en 3h au camp Alto, nous prenons l’après-midi pour tenter de se reposer et se préparer mentalement. Malheureusement Glenn commence à ressentir une grosse douleur au ventre et des besoins assez fréquents d’aller aux toilettes. Anthony, lui, pris d’hallucination intenses, ne pourra dormir. Il lutte pour ne pas divaguer en fermant les yeux mais rien n’y fait : il se retrouve à chasser une girafe au lasso ou à devoir couper une baguette mesurant plus de 5m…Sans doute les effets du manque d’oxygène ! Pendant ce temps, les guides, increvables, envisagent de monter au sommet en 1h30 afin de redescendre en ski avant d’être freinés par une tempête de neige. Ces surhommes montent sur cette montagne plus d’une centaine de fois dans l’année et, pendant les booms touristiques, ne redescendent pas en dessous de 4700m pendant plusieurs semaines. Un de nos guides nous avoue avoir faire cette ascension plus de 1700 fois, du délire !

Après un repas à 17h, nous nous mettons au lit pour dormir jusqu’à minuit afin d’être prêts pour partir à 1h du matin. Glenn est trop fatigué et sent qu’il ne sera pas en condition pour monter au sommet, il abandonne et Marine trouve le courage nécessaire pour partir seule. Nous nous équipons sous un ciel étoilé magnifique et dans un froid incroyable, il doit faire autour de -15 degrés. Muni de nos crampons, piolet dans une main, combinaisons et encordés, nous commençons cette interminable ascension. Jacques est devant nous avec son guide et Marine nous suit avec le sien. Les premiers pas sont assez délicats et la lutte intérieure commence. Chaque pas est un effort qui ne ressemble à aucun autre fait auparavant. Il faut mettre en place des parades mentales pour ne pas y penser et garder à l’esprit notre objectif. Notre sac à dos ne pèse pas grand-chose, 5/6kg d’eau et de snacks mais c’est déjà bien trop. Nous demandons à notre merveilleux guide, Edwin, si nous pouvons laisser le sac dans la neige et le récupérer au retour. Il creuse un trou dans la neige, récupère dans son propre sac nos vivres et notre cordée reprend sa route. Edwin marche devant en regardant son téléphone, comme s’il sortait seulement ses chiens. Des étoiles filantes semblent se jeter derrière le Potosi et laissent des traces incroyables dans le ciel. Nous voyons au loin les lumières de la Paz et notre cerveau est en ébullition ; tout est magnifique, unique et fort mais l’effort, couplé au froid et l’altitude, nous demande une force qui empêche de profiter pleinement des éléments. Nous devinons au loin, dans l’ombre, les courbes de la montagne et le dénivelé qu’il reste à parcourir. Ne pas y penser, se concentrer sur le moment présent est le seul mantra que nous nous récitons tellement il est impossible, comme en simple randonnée, de divaguer et partir en méditation active dans nos pensées.

Avant la moitié du chemin, nous arrivons à un mur de glace de 45° mesurant 30m de haut qu’il nous faut franchir avec notre piolet. Une crevasse de plus de 10m de profondeur doit être franchis pour accéder au premier « pied » à poser dessus. C’est éprouvant mais cette étape est faite et nous retrouvons en haut notre ami Jacques, lui-même en conflit intérieur. Après une petite pause, pas trop longue car le froid pourrait avoir raison de nous, nous repartons en hurlant à l’infini : « On va y arriver les gars, on va le faire ce putain de sommet ». Nous sommes maintenant à la moitié et les seules pensées qui nous parviennent sont les suivantes : à quoi bon faire ça ? pourquoi ne pas arrêter maintenant ? on aura l’occasion de revenir pour le tenter une nouvelles fois, des personnes en sont à leur 6ème tentative…Chaque pas devient une décision avec nous-même, luttant contre le froid envahissant, l’effort épuisant et les pensées contradictoires. 

Le guide nous annonce 2h30, puis 1h30 puis 30min. La dernière montée est la plus dure, la plus éprouvante car nous montons sur l’arrête du Potosi et la verticalité est assez impressionnante surtout depuis un petit « chemin » d’à peine 50cm de large. 15min, nous devinons enfin la ligne d’horizon se charger de couleurs, le soleil est sur le point d’arriver. 10min, 3min, 1min….Nous y sommes, nous sommes enfin à 6088m d’altitude. Nous nous faisons un câlin collectif pour se féliciter. On voit un peu plus bas la lumière de la frontale de Marine, elle y est arrivée aussi.

Posés en haut, sur un des points culminants des Andes qui nous entourent, nous commençons à voir le soleil arriver et le jour se lever sur La Paz au loin, sur l’Altiplano et sur les pics rocheux que l’on domine depuis le sommet du Huayna Potosi. Même si la vue est sans doute une des plus belles jamais observées dans nos vies, le froid nous empêche de profiter pleinement. C’est la que la grande différence avec une randonnée, même intense, longue et physique, se fait. Ici nous sommes dans la performance, le dépassement de soi et ce qui compte finalement ce n’est pas tant la vue, le spectacle et le calme que l’on trouve en haut mais plutôt la préparation, la visée de l’objectif, les moyens mis en œuvre pour y arriver et l’excitation d’y parvenir.

Gelés mais terriblement heureux, nous découvrons enfin le paysage blanc, majestueux et sauvage qui nous entoure. Nous sommes intégralement seuls ici, là où, en temps normal, les alpinistes affluent au sommet par dizaines et où leur progression de nuit laisse penser à une montée au flambeau dans une banale station de ski. Nous commençons la descente et jubilons de chaque détail que cette montagne nous offre, son glacier, ses crevasses de plus de 30/40m de profondeur, ses galeries, ses mètres de neige superposée, la vue depuis 6000m….Après à peine plus d’1h30 de descente, pour 6h de montée, nous arrivons au refuge et nous partons tous nous écrouler de fatigue dans nos lits.

Si une ascension est engageante dans la montée, elle le sera au retour aussi. Il faut savoir garder de la force pour la redescente et se dire que même arrivé au sommet, il faut rester vigilent, concentré et conscient du fait que rien n’est encore acquis. Nous mangeons un petit repas pour rejoindre ensuite le camp de base situé à l’entrée de la vallée. Nous sommes éclatés mais satisfaits. Nous pensions fêter copieusement le retour mais, sans grande surprise, nous nous sommes endormis sans même s’en apercevoir.

Le lendemain, nous sentons le repos envahir nos corps et la satisfaction émaner de nos esprits, calmes, au ralenti. Nous profitons de notre dernière journée avec Jacques pour se balader en ville, essayer des tenues traditionnelles dans une petite boutique, la plus vieille du quartier nous assurent les deux Marie, grand-mère et petite-fille charmantes. Nous laissons Jacques avec le sentiment qu’un vide s’installe en nous. 14 jours de cohabitation, de partage, d’expériences incroyables, de jungle, de montagne, de dépassement personnel, de douceur et d’émerveillement. Une colocation heureuse qui laissera en nous des souvenirs impérissables.

Nous prenons un bus pour rallier la capitale à Santa Cruz de la Sierra. 18h de bus, à flâner, planer, dormir, penser. Le plus long trajet depuis le début de notre voyage. Santa Cruz est une ville charmante pour son centre historique mais bien plus chère (ici les classes aisées du pays s’installent dans un entre-soi politique qui pousse l’état fédéral à exercer un pouvoir sur l’ensemble du pays, allant même jusqu’à provoquer un coup d’état pour renverser Evo Morales, 1er président indigène du pays). La nourriture n’est pas bonne, un couvre-feu est établi seulement le dimanche (pourquoi ?) et l’ambiance énergétique n’est pas satisfaisante. Nous profiterons quand même de la présence des Lomas de Arena pour aller s’extasier encore d’un nouveau paysage. Un désert aux petites dunes entouré d’une jungle et de lagunes. Encore un moment pour faire le bilan de nos expériences si riches dans ce pays, pour constater sa diversité.

En un peu moins de 3 mois, la Bolivie aura réussi à nous montrer les paysages les plus beaux de nos vies, à nous faire dire que 15h de bus ce n’est rien, à nous faire relativiser la vie, les évènements, nous faire rentrer en nous avec l’Ayahuasca pour modifier nos croyances et nos paradigmes, nous faire nous dépasser et ressentir que l’effort est source de satisfaction, d’accomplissement. Elle nous donnera aussi la possibilité de regarder à travers une fenêtre ouverte sur le temps et l’espace. Un condensé de vie d’une richesse inouïe, des gens simples, résilients et ouverts sur l’avenir en restant connectés à leur histoire. Ce pays aura mis aussi sur notre chemin des Français qui nous ont rendus fières de vivre dans notre pays, des Boliviens qui ont su nous révéler la magie de ce pays, des chiliens et péruviens, des argentins, des américains, un québécois qui n’ont fait qu’accroitre notre soif de voyager. Continuons…

Hasta luego

Antho & Cris

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3 mai 2021 – 26 mai 2021

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