Episode 24 : Kenya, hakuna matata?

Après 4 pays et 3 continents traversés en 32h dont 21h de vol, nous arrivons enfin à Nairobi.

La sortie de l’aéroport marque déjà un grand contraste avec ce à quoi nous étions habitués. Nos repères sont bousculés et nous réalisons enfin que nous venons vraiment de changer de continent. Notre couleur de peau contraste et nous sommes désormais clairement des étrangers, là où en Amérique latine on arrivait à se fondre un peu dans la masse. La langue est différente : on nous parle en anglais mais on entend surtout du Swahili, les deux langues officielles au Kenya. Il est 3h du matin, on est fatigués et le choc culturel ne fait que commencer.

Nous arrivons à récupérer une chambre en avance dans l’hôtel que nous avions réservé. On attend 6h du matin pour prendre le petit déjeuner et se coucher. Nous découvrons ainsi les mandasi, les saucisses de bœuf, le chou aux épices… Un bel aperçu de la nourriture locale !

Après deux jours à dormir et à essayer de se recaler, nous nous rendons compte que le jet-lag est plus difficile que nous l’imaginions. Malgré la volonté de se caler sur l’heure locale, il nous est impossible de ne pas dormir la journée et de vivre la nuit. Nous prenons alors le temps de lire des articles et regarder des documentaires sur le pays dont nous ne connaissons pour le moment que l’aéroport et un hôtel rempli de locaux.

L’occasion d’apprendre que le pays est une démocratie multipartite très jeune. À la suite de la décolonisation tardive (1963), le pays est resté une démocratie à parti unique pendant plus de 40 ans, incluant finalement les autres partis seulement suite à des violences répétées entre le parti unique et les opposants, ayant aboutie à l’ingérence de l’ONU pour régler le conflit et proposer une cohabitation politique. On découvre que pendant des années, les élections furent, comme souvent en Afrique, truquées. Les députés, eux, ont votés une loi en 2017 pour monter leur salaire à plus de 10600€/mois, les faisant entrer dans le classement des députés les mieux payés au monde (alors que le salaire moyen est de 160 euros par mois), pendant que Kenyatta junior, le fils du premier président Kenyan, se faisait réélire tout en étant au même moment jugé pour génocide… Pas besoin de beaucoup de temps pour comprendre à quel point la corruption gangrène le pays et créé des disparités que nous allons assez rapidement constater.

Nous nous forçons à sortir au bout du 3ème jour pour essayer de retrouver un rythme normal et surtout pour découvrir cette capitale dans laquelle nous prévoyons de vivre pendant plus de 2 semaines. A l’extérieur, tout nous apparait comme un grand bordel ; chaque trottoir est rempli de déchets et de vendeurs proposant des produits aussi divers que variés : la marchandise est posée sur un tissu étalé sur le sol, créant ainsi une boutique de fortune pour permettre aux personnes de gagner quelques kenyan shelings pour se nourrir le soir et payer le logement, qui pour la plupart se trouve à l’autre bout de la ville.

Les gens nous dévisagent, les enfants nous touchent, les hommes regardent Cristel avec des intentions plutôt explicites et dérangeantes. Nous sommes dans le cœur du centre-ville mais la pauvreté est présente partout. Ça grouille, ça s’agite de partout et il est difficile de trouver un endroit calme pour observer la vie passer. Nous y découvrons les « chicken bus » locaux, appelés Matatu sacos. Blindés, ils klaxonnent, stationnent n’importe où et participent à une pollution flagrante. Un air saturé qui n’empêche pas les cigognes de s’installer en plein cœur de la ville. Nous nous arrêtons à un stand de livre pour couper un peu avec l’extérieur et trouver de quoi lire en anglais. Nous découvrons que les livres sont des versions numériques imprimées permettant ainsi de baisser le coût d’acquisition !

Nous sommes alpagués en permanence par des enfants qui continuent à nous suivre malgré notre refus ferme de leur donner de l’argent, par des adultes qui tentent dans un premier temps de créer une conversation désintéressée, pour finalement nous demander de les aider financièrement pour diverses raisons… C’est difficile à vivre et cela ne fait que renforcer le choc culturel que nous vivons intérieurement et notre nostalgie naissante pour l’Amérique latine.

Sur chaque boutique se trouve marqué en vert « M-Pesa ». Nous comprenons qu’il s’agit d’un moyen de paiement permettant aux personnes éloignées du système économique majoritaire de pouvoir quand même payer de façon électronique et surtout d’avoir accès aux paiements des factures en ligne et aux achats sur internet. En effet, le Kenya est le premier pays du monde à avoir popularisé le paiement par téléphone. Ici, plus de 90% de la population utilise ce système de paiement pour les achats du quotidien. Cette fonctionnalité a permis aussi de développer le système de micro-crédit, donnant ainsi accès aux plus pauvres, ne pouvant pas avoir de banque et donc de crédit, à un prêt assez faible pour acheter des produits de première nécessité. Cependant cette opportunité d’accès au crédit contient son corollaire : les gens obtiennent très facilement un micro-crédit (pouvant être de seulement 5 euros) mais beaucoup n’ont pas la possibilité de le rembourser. Ainsi ils utilisent un autre des 20 opérateurs de micro-crédit pour rembourser le premier, puis un troisième pour le second… Ce système crée ainsi une crise de la dette individuelle qu’il est assez dur de juguler et qui incite dès lors les opérateurs à utiliser les données personnelles pour contacter la famille ou même les amis pour réclamer le remboursement, reléguant donc la vie privée au dernier plan.

Le Kenya est connu comme étant la Silicon Valley de l’Afrique et le projet de création de Silicon Savannah oriente beaucoup d’investisseurs, dont une majorité de chinois, vers ce pays aux promesses de développement important. Mais le contraste s’accentue d’autant plus quand l’investissement s’oriente sur le numérique, privant ainsi une grande partie de la population des emplois générés par ces entreprises 3.0 qui développent des applications dernière génération alors que les routes ne sont même pas entretenues, que les déchets sont présents partout et que la pauvreté se constate à chaque coin de rue. En effet, 90% du PIB du pays est réalisé là où seulement 10% de la population du pays habite, laissant ainsi le reste du pays à l’abandon…

C’est avec la volonté d’avoir un impact positif lors de notre passage en Afrique que nous nous sommes instantanément lancés dans une recherche de volontariat. Les demandes ne manquent pas au Kenya, alors nous décidons de mettre un terme à notre rythme décalé pour nous rendre dans une charity school dans l’un des quartiers les plus pauvres de Nairobi, Kayole. William, 30 ans, et sa mère, Alice, nous reçoivent un dimanche dans leur grande maison. Ils nous montrent notre petite chambre sans fenêtre qu’ils souhaitent qu’on partage avec 3 jeunes enfants malades de leur orphelinat, ce que nous refusons poliment, considérant la situation inappropriée. Il s’en est suivi une longue après-midi où, assis dans les canapés, les échanges restent pauvres et maladroits. Nos questions trouvent des réponses brèves et évasives, alors que les leurs semblent étrangement intéressées : Quels métiers exercions-nous en France ? Combien nos tatouages nous ont couté ?… Ne manquant pas de faire remarquer qu’ils auraient pu faire beaucoup de choses avec notre argent, tout en nous racontant ce que les précédents volontaires leur ont généreusement apportés. Nous comprenons seulement qu’Alice et William ont ouvert l’orphelinat et l’école dans laquelle ils enseignent en 2008. Cristel tente de jouer avec les enfants présents dans le salon mais très vite elle constate qu’ils regagnent leur canapé dès qu’Alice entre dans la pièce et qu’ils ne parlent qu’en chuchotant. Nous remarquons alors que c’est dans une petite maison derrière la nôtre que se trouve l’orphelinat : un dortoir où les enfants passent leur journée, sans jouet ni adulte.

Heureusement, l’arrivée des 5 autres volontaires en fin de journée vient briser cette ambiance étrange. Nous faisons ainsi la connaissance de Clémence, une Française qui profite de son chômage pour faire de l’humanitaire, de Rita, une Française originaire de Mayotte, qui a décidé de tout quitter pour s’installer à Nairobi et d’Ursula, une Américaine de 60 ans qui fait des volontariats depuis un an aux 4 coins du monde. Le lendemain matin, nous nous réveillons avec l’excitation d’un jour de rentrée. A 10h, nous embarquons à bord du van de William direction l’école qui se situe à moins de 10 minutes de notre maison. Nous découvrons ainsi ces rues non-bitumées de Nairobi, ces commerces de fortunes et ces maisons bricolées. Nous descendons du véhicule dans une petite rue tranquille, aux portes de la petite école. William nous présente à chaque classe où les élèves se lèvent à notre passage et crient en cœur « Good Morning Teacher Cristel. Good Morning Teacher Anthony. » Arrivés à la dernière, nous comprenons que c’est celle qui nous sera attribuée. Sans briefing sur l’âge ou le niveau des élèves, ni sur le programme ou la pédagogie à adopter. C’est dans cette pièce de 6m², où sont réunis 16 élèves âgés entre 9 et 14 ans, que nous développons jour après jour, de 10 à 16h, nos compétences d’improvisation et de pédagogie agile. Et parce que 3 manuels pour 16 élèves et 2 professeurs ne suffisent pas, nous nous retrouvons à noter le moindre exercice et la moindre leçon au « tableau » (une peinture noire qui recouvre un mur poreux).

Nous apprendrons que les différences d’âges entre les élèves s’expliquent par le niveau de vie des familles qui n’ont pu offrir une scolarité à leurs enfants que lorsque les finances le permettaient. Et malgré le fait qu’ils soient tous en Grade 4, les écarts de niveaux sont importants. Nous constatons pour certains une incapacité à distinguer les voyelles des consonnes ou à trier des nombres du plus petit au plus grand. On tente alors de suivre un emploi du temps affiché au mur et l’on se retrouve à enseigner la géographie sans carte, la musique sans instrument, l’art plastique sans feuilles, le sport sans espace. C’est ainsi, en suivant le manuel de technologie, que nous devons demander aux élèves de nous expliquer ce qu’est un écran, une souris et un clavier alors que la majorité d’entre eux n’ont jamais vu un ordinateur de leur vie. Un cours de « social studies » leur demandait quelles sont les valeurs inculquées par leur école, ce à quoi ils répondent sans hésiter : « l’obéissance, l’honnêteté, le sens du service » et il est vrai que nous avions en face de nous des enfants obéissants, toujours prêts à rendre service et en qui nous pouvions avoir confiance. Mais nous avons été frappés par l’absence de créativité, de réflexion personnelle et de curiosité. Leurs monstres en Cadavre Exquis étaient à peu de choses près similaires les uns des autres, la moitié de la classe a choisi le mot « chien » pour un jeu de mime et leur culture musicale se limitait pour beaucoup à l’hymne national et aux chants religieux. Nous leur faisons ainsi écouter du rap et de la musique classique, du reggae et de la soul. A défaut d’avoir un espace dédié au sport, nous leur faisons découvrir la méditation et des exercices de repirations. Nous sentons nos cœurs se remplir alors que nos yeux, mi-clos, voient ces enfants se prêter à l’exercice de toutes leurs forces.  

L’école accueille près de 200 élèves, âgés de 2 à 15 ans, dans cet espace de moins de 100m². Les instituteurs (5 lorsqu’ils sont tous présents) jonglent ainsi entre les 7 classes surchargées ou étriquées. De plus, chaque matin, deux institutrices sont réquisitionnées dans une cuisine de 2m² pour préparer le déjeuner pour toute l’école. Tous les jours, du riz et des haricots sont servis à ces enfants qui n’ont probablement pas la chance d’avoir un petit déjeuner et un dîner à la maison. Une fois servis, ils dégustent leur plat assis dans leur salle de classe avant de se défouler dans une cour proportionnelle au reste de l’école (et qui est d’ailleurs également une salle de classe protégée du soleil ou de la pluie par un parasol troué). Ils profitent de ce moment de liberté pour venir vérifier si nos peaux ont une texture différente de la leur et faire glisser leurs petits doigts tout sales dans nos cheveux lisses ou sur nos peaux tatouées. Malgré une chaleur écrasante et un air qui ne circule pas, les enfants portent assidument le pullover qui composent leur uniforme, ajoutant même pour certains des collants en laine ou une doudoune. Chaque vêtement est déchiré, sale, trop petit ou a des boutons en moins, nous questionnant sur le sens de l’uniforme obligatoire. Un jour, alors qu’Ursula prendra l’initiative de recoudre ceux des orphelins vivants avec nous, Alice lui fera comprendre, de façon incompréhensible, que cette initiative n’est pas la bienvenue…

Ainsi ballotés de la maison sans jardin à l’école étriquée directement en van, nous commençons tous à ressentir le besoin d’extérieur et de se dépenser physiquement. Mais nos demandes de nous rendre à l’école ou de rentrer à la maison à pied sont systématiquement rejetées, sous prétexte d’un environnement dangereux et risqué. Alice nous raconte alors des histoires de kidnapping et de faux commerces capables de nous voler nos organes. Une émeute sauvage dont a été témoin Clémence devant la maison un jour où elle était restée seule au domicile n’a fait qu’alimenter le discours de notre hôte. Alors que le van nous a lâché une après-midi, nous avons pu marcher quelques centaines de mètres pour aller attraper un bus, de quoi seulement constater qu’il est désagréable d’être dévisager par les personnes croisées et de trouver nos « Bonjour ! » sans réponse.

Nos soirées se résument à quelques courses au supermarché le plus près, de chouettes conversations avec les autres volontaires et un peu de lecture dans notre petite chambre sombre. Anthony ira aussi chez le barbier attenant à la maison avec William qui ne veut absolument pas nous laisser vivre seuls à l’extérieur de cette maison-prison. Un fait étrange mais le moment bien-être fut incroyable et l’attention portée autant que les massages énergiques africains reçus lui ont permis de s’évader un peu.

Le soir les trois orphelins malades ont le droit de rester dans le salon, alors ils restent assis-là en silence à nous observer, quelques fois ils ont même le droit à une règle et une gomme, voire à une feuille et un crayon de papier. Le matériel de coloriage rapporté par les autres volontaires avait été soigneusement rangé dans un placard et la pâte à modeler confisquée. Un soir, alors que les filles sont parties au restaurant, les orphelins ont tous le droit de manger avec nous dans le salon. Mais sur les 4 canapés du salon, un seul leur est autorisé. Et comme 10 enfants ne rentrent pas sur un si petit canapé, 3 d’entre eux étaient assis sur le carrelage derrière le salon alors que les autres canapés étaient vides. 

Un matin, alors que nous avions fini par convaincre William de nous rendre par nous-mêmes à l’école à pied, estimant qu’à 7 le risque était raisonnablement réduit, nous réalisons être enfermés à clé dans la maison. Les volontaires les plus anciennes nous expliquent que c’est en fait le cas tous les matins. Alors qu’Alice et William partent à l’école à 7h, nous nous retrouvons enfermés sans clé, devant attendre 10h que le van vienne nous récupérer. Alors que William arrive finalement pour nous récupérer ce matin-là, nous nous abstenons de lui faire remarquer qu’il était convenu que nous partions à pied. En revanche Cristel lui demande discrètement s’il serait possible de mettre une clé à disposition au rez-de-chaussée au cas où nous aurions besoin de sortir en leur absence ou du moins par mesure de sécurité. Il répond positivement mais, quelques minutes après notre arrivée à l’école, Alice nous prend à part. En colère, elle crie sur Cristel l’accusant d’avoir formulé une demande déplacée et impolie à son fils. Elle nous explique par ailleurs que, vivant sous son toit, nous ne sommes pas autorisés à sortir sans le lui avoir signalé au préalable. La « discussion » prend encore une autre dimension lorsque William intervient promulguant différents mensonges incroyables. Choqués par cette scène et ces propos irréalistes, nous calmons la situation en jouant la carte du malentendu et retrouvons une forme d’entente en promettant, des deux côtés, d’améliorer notre communication à l’avenir.

Il nous est tout de même extrêmement difficile de se plier à ce genre de règles, de comportements et de non-sens. Nous voyageons maintenant depuis plus d’un an dans une liberté absolue et devoir tolérer ce genre d’attitude, que nous attribuerons, dans un premier temps, au contraste culturel dont il nous faut s’acclimater, est extrêmement difficile. Heureusement, nous sommes en fin de semaine et ce week-end là nous partons avec Rita, Clémence et Ursula pour notre premier safari.

C’est donc avec notre guide, plein d’optimisme et de bonne humeur, que nous quittons enfin Nairobi pour découvrir les alentours et surtout la réserve Maasaï Mara, permettant un des safaris les plus beaux et les plus majestueux du continent.
Après avoir passé plus d’une heure dans les bouchons de la capitale, nous commençons à voir de la nature, salvatrice après ces moments dans la jungle urbaine.

Nous chauffeur nous arrête sur un sommet pour prendre un café. Devant nous, et à perte de vue, se dégage la vallée du Rift. Une importante faille qui laisse apparaître en contre-bas une savane sauvage et aride. Anthony attendait ce moment depuis des années et nous avions même prévu initialement de commencer notre tour du monde par le Kenya afin de partir de là où tout aurait débuté pour l’humanité. En effet cette faille, qui commence en Tanzanie et s’étend jusqu’en Éthiopie aurait permis, selon les théories, à nos ancêtres de se séparer taxinomiquement des singes et de commencer la lente et longue évolution de notre espèce et la colonisation progressive de la planète.
Cette faille se serait progressivement formée suite à un mouvement tectonique séparant la plaque somalienne à l’est de la plaque africaine à l’ouest et créant donc une énorme dépression. La formation de la faille aurait fini par conduire à une différenciation climatique et environnementale majeure entre la région située à l’ouest, humide et boisée, et la région située à l’est, beaucoup plus sèche et occupée par la savane. À partir d’une souche commune, deux lignées auraient divergées, aboutissant à l’ouest aux chimpanzés arboricoles, et à l’est aux premiers Hominina puis aux Australopithèques, groupe probablement à l’origine du genre Homo. La bipédie naissante liée à ce groupe serait à l’origine du développement de notre espèce et on attribuait, il y a encore peu de temps grâce aux théories de la East Side Story de Yves Coppens, le berceau de l’humanité en Éthiopie, où Lucy a été retrouvée. Aujourd’hui cette théorie reste encore valable, car effectivement une partie de l’humanité a commencé sa route ici, mais commence aussi à germer l’idée d’un développement multi situé de nos ancêtres, qui se serait ensuite croisés, mélangés pour passer par Homo habilis, homo erectus, homo ergaster… et finir par Homo Sapiens Sapiens, nous, tout simplement.

Nous méditons ainsi face à ce gouffre énorme qui nous permet en un coup d’œil d’avoir l’impression d’embrasser, quoiqu’il en soit des approches, plusieurs millions d’années d’histoire évolutive. Nous reprenons la route et très rapidement, sur le bas-côté, nous apercevons des babouins, énormes et en bande, qui, non effrayés par la circulation, nous regardent passer en se déplaçant sur leurs 4 pattes. Le week-end commence bien.

Après plus de 4 heures de route, nous commençons à pénétrer dans la réserve. Les Maasaï habitent encore ces terres arides et nous les voyons nous saluer depuis leurs champs où pâturent leurs troupeaux. Leur unique Dieu, En-Kai, aurait fait don de tout le bétail à ce peuple… les autres humains qui en possèdent ont certainement dû les leur voler il y a bien longtemps. Alors que rodent possiblement fauves, rhinocéros et buffles, ces hommes, protégés d’une cape rouge, ne semblent pas inquiets. Mais avant d’être des éleveurs, les Maasaï sont des guerriers intrépides. Les garçons âgés de 15 ans sont soumis à plusieurs rites de passage pour gagner ce titre. La cérémonie la plus importante est celle de la circoncision, où le futur guerrier ne doit montrer aucun signe de peur ou de douleur au risque de devenir une honte pour sa famille, voire d’être ostracisé. Une fois circoncis, les jeunes hommes partent vivre en groupe dans un village spécialement construit pour eux, accompagnés de leurs amantes et de leurs mères qui se chargent de tout le travail domestique. Ils devront attendre quelques années pour devenir des guerriers adultes et se marier, contrairement aux jeunes filles qui deviennent adultes et aptes au mariage dés 12 ans, une fois excisées. Malgré la prévention réalisée par les associations nationales et internationales, ces pratiques persistent dans certains villages. Cet ancrage dans la tradition a également pour effet de relayer les Maasaï au rang de main d’œuvre pas chère et peu instruite dans les villes kenyanes. Ceux restés dans leur village, victimes du réchauffement climatique, se sont convertis au tourisme en complément de l’élevage et sont heureux de nous recevoir dans leurs petites maisons faites de terre et de bouses de vache. Dans la pièce centrale, éclairés à la lampe de nos téléphones, nous écoutons notre hôte nous parler des us et coutumes de son peuple et nous ne pouvons cacher notre dégout lorsqu’il nous explique qu’à chaque évènement important, les Maasaï se délectent de sang de bœuf…

Sur le chemin nous menant à notre lodge, nous croisons déjà des zèbres, des phacochères et des gazelles. Émerveillés nous sortons l’appareil photo avec déjà la sensation de vivre un moment unique et rare. C’était sans compter à ce qui nous attendait encore…

Nous arrivons à Oloololo Gate où nous attend notre logement. Une tente de luxe avec salle de bain privative, deux lits et une petite terrasse pour profiter de l’ombre du site. Nous sortirons dans le parc pour pouvoir observer le coucher de soleil sur la savane. Les couleurs rouges, oranges et jaunes se mêlent à la végétation sèche et nous profitons d’un moment unique, sublime et inoubliable, aidé par l’ensemble des animaux déjà croisés dans notre van surélevé et au toit amovible.

En 1h, en plus d’un magnifique couché de soleil, nous avons déjà vu girafes, éléphant, autruches, buffles, zèbres, gazelles, gnous et même un couple de lions, caché dans les herbes hautes et sèches, faisant la sieste et profitant du réveil pour se reproduire en 3/4 secondes. Lors de la période de reproduction qui ne dure que 96h, les lions et lionnes s’adonnent à ce qu’on pourrait appeler un marathon sexuel en s’accouplant toutes les 15 minutes environ, pouvant ainsi aller jusqu’à 50 actes en une journée.

Nous partons le lendemain à 6h du matin pour pouvoir maximiser nos chances de voir le plus d’animaux possible et, pourquoi pas rêver, l’ensemble des Big Five. Ce nom correspond aux animaux qui furent pendant longtemps les plus chassés et qui sont aussi les plus rares. Le lion pour le prestigieux trophée, le buffle pour les cornes portées ensuite par les chefs guerriers et pour sa chaire, l’éléphant pour l’ivoire, le rhinocéros pour sa corne aux vertus soi-disant aphrodisiaques et le léopard pour sa fourrure. Même si aujourd’hui ces pratiques, fort heureusement, sont devenues illégales, les Big Five sont toujours les animaux les plus recherchés lors d’un safari.

Très rapidement, nous assistons au petit déjeuner de plusieurs girafes dont la silhouette s’aperçoit de loin. Plus loin nous verrons les lions s’accoupler à deux mètres de nous, à découvert cette fois-ci. Le mâle, doté de poils aussi durs que des épines à l’extrémité de son pénis, est obligé de mordre le cou de la femelle pour l’empêcher de bouger à cause de la douleur de la pénétration.


Ensuite nous verrons plusieurs buffles en famille se nourrir tranquillement dans les prairies. Nous apercevrons à plusieurs reprises des guépards marcher tranquillement et se remettre d’un repas fraîchement partagé, les babines encore recouvertes de sang. Nous avons la chance de rencontrer une espace très rare, le rhinocéros noir. Ils sont 600 au Kenya et malgré son nom, ce n’est pas sa couleur qui le distingue du rhinocéros blanc, mais plutôt sa gueule large. Le pauvre, effrayé par les voitures qui l’encercle, il court il court, petit oiseau sur son dos. Les éléphants sont là aussi pour nous émerveiller. Ils se déplacent majestueusement en famille pour dénuder les arbres pour se nourrir.

Nous observons les hyènes prendre le soleil au bord d’une marre, les phacochères et leurs petits se balader tranquillement, les suricates, plutôt rapides, traverser la route, les gazelles, les gnous, les antilopes, les zèbre, en famille ou non, les énormes crocodiles en bord de rivière cohabitant pacifiquement avec plusieurs dizaines d’hippopotames, dans l’eau ou sur la rive, les babouins qui viennent vers notre van assez curieux…

C’est génial de rouler sans vraiment savoir quoi chercher et laisser la nature nous présenter le caractère aléatoire de ses manifestations. Comme des enfants, le cœur marqué par chaque rencontre, nous parcourons des kilomètres à observer la moindre feuille bouger, à écouter le moindre bruit pour tenter de voir ce qui se cache derrière. Nous comprenons alors pourquoi « safari », qui signifie « voyage » en swahili est utilisé pour désigner cette excursion… une expérience si unique !

Sur plus de 1500km2, s’étend ce parc kenyan partagé avec le Serengeti du côté tanzanien. Si les humains connaissent des frontières, souvent dangereuses, abjectes ou même illogiques car discriminantes, les animaux, eux, profitent de cet ensemble librement et sans risque, sinon la position sur la chaine alimentaire.

Nous parcourrons qu’une infime partie de cette savane immense mais la nature nous offre encore des surprises inespérées et nous sommes sans mot face à cette beauté sauvage. La vie est un trésor sans cesse renouvelé pour qui, humblement, sait regarder avec les yeux d’un enfant la beauté d’une vie toujours surprenante et nourrissante.

Nous aurons même l’occasion de voir le roi de la savane dévoré son repas caché dans une petite rivière : un bout de gnous dont on ne distingue même plus la partie en question. Mais alors que nous pensions avoir fini et que nous prenions la route du retour, nous recevons un appel radio : un léopard, le seul animal faisant partie des Big Five que nous n’avions pas vu, vient d’être aperçu. Cet animal est extrêmement rare à voir alors notre guide accélère et nous arrivons, plutôt bien secoué par la route, au pied d’un arbre. Nous voyons deux silhouettes jaunes et noires se détacher de l’arbre. C’est une mère et son petit. Ils se reposent, alors nous attendons. Au loin, le soleil commence à se rapprocher de l’horizon et un troupeau d’éléphants traverse dans notre second plan. C’est surréaliste et merveilleux.
Alors que la maman léopard se réveille, nous la voyons grimper un peu plus haut à l’arbre où l’on aperçoit une tête de bébé zèbre pendre : ce cadavre avait dû être gardé pour le repas du soir dans ce lieu inaccessible pour les lions. Conscients d’assister à une scène unique, nous retenons notre souffle et nous nous imprégnons de ce moment magique.

Nous rejoignons la sortie du parc, où nous attendent des femmes Maasaï pour nous vendre des bijoux, le cœur reconnaissant pour la journée vécue mais avec la difficulté de réaliser la chance que nous venons d’avoir.

En 12h, nous avons assisté à des scènes uniques, portées à notre connaissance jusqu’à aujourd’hui seulement par les documentaires animaliers, nous avons pu voir chaque animal du Big Five mais surtout nous avons pu observer 22 animaux différents soit l’intégralité de la faune sauvage observable dans cette région de la corne de l’Afrique.

Sonnés et rêveur, nous nous retrouvons à table pour manger le soir. Si les mots sont peu nombreux pour décrire la beauté de ces moments de connexion à la nature, les mots sont plus facilement mobilisables pour parler de l’endroit que nous retrouverons le lendemain. Chacun partage sa déception et sa colère par rapport à la vie que nous avons chez Alice et Williams, faite de chantage, de sautes d’humeur, de demandes d’argent, de manipulations et de privations de liberté.

Mais heureux et ressourcés, nous nous rassurons mutuellement sur notre capacité à rendre cette semaine meilleure que la précédente en mettant de côté l’ambiance étrange imposée par nos hôtes et en nous focalisant sur les enfants à qui nous enseignons. Mais, en ce dimanche soir, Alice nous explique que les élèves en Grade 4 seront en examens « surprises » imposés par l’Etat et que nous ne reverrons pas notre classe. Elle nous prévient également que, lorsque le fonctionnaire public passera à l’école apporter les sujets, tous les volontaires devront se cacher dans une salle (notre présence n’étant visiblement pas légale…). La déception résonne dans nos oreilles, nous qui avions finit par apprendre les prénoms de nos élèves, par identifier leurs difficultés et leurs compétences… sans penser aux activités que nous leurs avions promis de préparer pour la semaine qui suivrait.

Quelque peu démotivés nous descendons dans le salon le lendemain matin où nous retrouvons une table inhabituellement vide. Alors que chacun d’entre nous se demande ce qui expliquerait l’absence de petit-déjeuner déposé quotidiennement par Alice, William sort de sa chambre et part à l’école sans nous, sans bonjour ni explication. Il reviendra à notre demande 10 minutes plus tard où il s’acharnera sur Cristel, expliquant qu’elle a créé cette ambiance désagréable le jour où elle a osé se plaindre d’une porte fermée en lui parlant soi-disant mal. Cette fois-ci, face à l’absurdité des propos entendus et des attitudes de ce matin-là, nous ne ferons rien pour apaiser la situation. Fous de rage d’être traités ainsi alors que nous avions mis notre cœur dans l’aide que nous pouvions apporter à l’école, nous remontons faire nos affaires après avoir pris le soin d’exprimer tout ce que nous pensions. Anthony qui voit Cristel en larme, insulte copieusement William en lui expliquant que « ça ressemble à ça de se faire mal parler ». Comme la semaine précédente, cet homme de 35 ans n’a rien su faire d’autre que d’appeler sa maman à l’aide. C’est ainsi que nous sommes priés de descendre dans le salon où un policier nous attend. Alice nous ordonne de nous assoir sur le canapé des orphelins, n’étant plus dignes des autres canapés probablement, avant de nous expliquer avoir fait venir un policier pour nous faire sortir de la maison sans craindre pour leur vie, parce qu’Anthony a quelque peu menacé William. Après qu’Alice ait insisté pour que le policier vérifie nos passeports, nous avons demandé à sortir de la maison pour lui présenter les documents. C’est là que l’officier nous a rassurés, nous disant que ce n’est pas notre faute et nous souhaitant de profiter du temps qu’il nous reste au Kenya. Une fois dehors, lui et ses collègues s’exclameront « Ils ont l’air fous dans cette maison !! Vous faites bien de partir. » C’est ainsi que nous nous retrouvons dans la rue, nos sacs sur le dos et un cabas de matériel de peinture devant faire office de don sur le bras.

Méfiants, nous arrivons dans notre studio réservé d’urgence dans un quartier choisi au hasard où une dame lumineuse nous reçoit. Son petit visage rond et son sourire innocent nous donne immédiatement envie de nous confier sur ce que nous venons de vivre. Nous sommes enthousiastes par ce simple logement et par chacune des intentions de notre hôte, que nous nous empressons de remercier chaleureusement. Nos premiers pas dans le quartier nous rassurent à leur tour : personne ne nous dévisage et les regards croisés sont généralement suivis d’un sourire et d’une salutation. Mais lorsque nous sommes de retour dans l’appartement, pour la première fois depuis plus d’un an de voyage, nous sommes envahis par l’envie de rentrer. Nous repensons à l’Amérique latine qui nous manque terriblement et nous pensons à la joie de retrouver nos proches en France, aux bons petits plats de nos parents et à ceux de nos restaurants préférés, au confort de la maison… Mais comme il nous serait impossible d’abandonner comme ça, nous nous refusons de nous arrêter sur ces premières impressions. Nous nous rappelons les termes de Marc Augé, anthropologue urbain, pour qui les frontières matérialisent d’abord la nécessité d’apprendre pour comprendre. Après analyse, nous nous sommes rendus compte que nous ne nous sommes pas assez écoutés. En effet, nous nous sommes toujours imposés de quitter les capitales et les grandes villes le plus rapidement possible si la vibes ne nous appelait pas. Cependant, même si la colère finale fut sans doute de trop, nous ne voyons pas ce que nous devons travailler pour comprendre et apprendre de cette situation si ce n’est de prendre du recul et laisser le bilan se faire plus tard, dans le calme et le détachement émotionnel. Nous nous représentons alors la culture de ce nouveau pays d’accueil comme un mur qu’il nous faut d’abord escalader, en souffrant sans doute au début, pour ensuite pouvoir observer, un peu en retrait, les caractéristiques de cette culture. Nous assimilons ce rapport outrancier à l’argent, nous l’attribuons à un héritage post-colonial et à une représentation quelque peu biaisée des blancs par certains kenyans. Nous apprenons aussi à comprendre que regarder dans les yeux fixement lors d’une conversation peut être difficile pour les Kenyans, nous apprenons quelques mots de Swahili pour briser la glace avec ceux qui ne parlent pas ou peu anglais, nous étudions plus en détails la culture politique, l’économie et les faits culturels de ce pays pour pouvoir mieux l’appréhender et obtenir le filtre et le recul nécessaire pour rendre nos rencontres inspirantes et positives. Nous savons que le Kenya a beaucoup de choses à nous apprendre et nous ne voulons pas passer à côté de cette opportunité. C’est ainsi que nous nous engageons auprès de Ken pour un volontariat sur son île dans le lac Victoria, le plus grand lac d’Afrique. Nous le rencontrons au centre-ville de Nairobi avec son ami Brill. Nos premiers échanges nous confortent dans notre intuition… Nous n’avons désormais plus qu’à nous laisser surprendre par ce pays, redescendre doucement de notre mur et accepter de laisser dernière nous l’Amérique latine, la jungle, l’espagnol pour s’ouvrir pleinement à ce pays, ses richesses, ses contradictions et son histoire.

Nous profitons donc de ce temps de pause inattendu pour se recentrer, poser nos intentions de presque-fin de voyage, faire une journée de séminaire pour le projet d’école auquel nous sommes associés et nous reposer avant d’aborder la suite, plus confiants, plus éclairés et, conscients, comme dirait Carl Gustav Jung, « que c’est du heurt des contrastes que jaillit la flamme de la vie »…

Nitakuona hivi karibuni,

Cris & Antho

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21 octobre 2021 – 6 novembre 2021

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