Episode 25 : Takawiri, l’île aux enfants.

C’est dans un bus de nuit que nous quittons finalement Nairobi. Nous sommes encore assez oppressés par la foule, les demandes et les regards des gens que nous croisons. Nous avons hâte de nous éloigner de la ville et laisser les terres nous surprendre.

Ken, notre hôte, âgé de 24 ans, et son meilleur ami Brill nous rejoignent et nous partons pour plus de 9h de bus. Nous arrivons à 4h du matin à Mbita, une petite ville située sur les bords du lac Victoria, le plus grand lac d’Afrique. Le ciel devient progressivement orange et Cristel se pose sur la rive pour méditer et observer les femmes complètement dénudées laver leurs corps, leur linge et leur vaisselle. Ces femmes qui ne plongent pas leur regard dans la beauté du décor mais qui semblent faire partie du tableau. Les oiseaux chantent et les montagnes au loin commencent à apparaitre. Nairobi est maintenant loin derrière nous.

Nous marchons en direction de l’embarcadère pour prendre le bateau qui nous mènera à notre destination. Sur la route nous nous arrêtons à un marché où chaque femme vend le contenu de son jardin, avec plus ou moins de quantité en fonction des moyens. Brill nous montre un pont qui relie désormais Mbita à une bande de terre plutôt grande et sauvage, l’île de Rusinga. Ce pont de 100m construit par les Chinois permet aujourd’hui une meilleure circulation des habitants d’un côté à l’autre et favorise ainsi le développement des commerces informels et le transport de marchandise.

Des aigles volent par dizaines au-dessus de nous tandis que des hippopotames montrent leur grosse tête à la surface, à l’endroit même où nous devons prendre le bateau. Il fait chaud, l’air est agréable, la vue est belle et l’ambiance est calme. Petit à petit, nous nous approprions ce lieu, ces sensations et l’esprit du voyage nous reprend. L’œil vif et malicieux nous retrouvons le plaisir d’observer les choses qui nous entourent, celui de nous laisser envahir de cet éternel présent que crée le voyage où il n’y a plus de notion d’identité, de temps ou d’espace. Tout est là sans autre raison que celle d’exister. Alors on contemple, passifs, les gens charger le bateau à la limite de la submersion avant de d’enjamber, avec aisance et habitude, les passagers déjà assis dans cette petite barque de pêche qui transportera plus de 25 personnes. Après 1h30 de bateau extrêmement lent, nous arrivons sur l’île de Takawiri, un petit îlot rocheux qui nous accueillera pour les 25 prochains jours. Le premier stop se fait au centre démographique de l’ile : des maisons de tôles d’au maximum 20m², des enfants nus qui jouent dans l’eau, un abri servant à décharger le poisson, le vider, le peser et le vendre. Au total près de 200 personnes doivent vivre ici dans ce qui chez nous serait l’espace pour seulement 4 maisons…

Après 5 minutes à longer les côtes et apercevoir cette île intrigante, nous arrivons à notre lieu final : une plage de sable blanc bordée d’arbres de caractère et de palmiers survolés par des centaines d’oiseaux. Nous suivons les marches naturelles formées par les rochers quelques minutes avant d’arriver à une sorte de place avec, au centre, un grand arbre et autour plusieurs maisons. La plus colorée d’entre elles est celle de Ken qui nous explique qu’il s’agit de ses terres paternelles. Il nous montre la maison de sa mère, celle de son frère puis celle des volontaires. Des habitations relativement simples, un peu de tôles, un peu de ciment, du bois, du temps et voilà de quoi loger plus de 10 personnes dans un charme certain et une simplicité salvatrice. Les chèvres, les poules et les vaches circulent librement dans cette ferme ouverte…

Un peu fatigués du transport, nous partons nous reposer dans notre maison de 20m² composée de 3 chambres pour les volontaires et d’une petite entrée contenant une étagère faisant office de bibliothèque, la seule sur l’île. Nous partagerons notre maisonnette avec Leoni, une Allemande de 19 ans venant de finir sa scolarité au sein d’une école Steiner-Waldorf, qui nous rejoindra une semaine après notre arrivée et avec qui nous aurons de nombreux moments de partage riches et captivants.

Au réveil de la sieste, nous partons avec Ken pour une petite visite de l’île. Ce qui nous frappe directement c’est la liberté dont jouissent les enfants, qui sont littéralement partout. Chaque petite place, chaque sentier nous permet de rencontrer un nombre incalculable d’enfants. Ils nous checkent, viennent vers nous, nous touchent et nous appellent par le nom commun pour appeler les blancs : Mzungu.

Nous distribuons ainsi les affections aux enfants, les poignées de mains aux adultes et nous découvrons l’île et son organisation. Un premier village, à 10min de chez Ken, fait de petites maisons entièrement de tôle et de quelques petits commerces est principalement réservé aux pécheurs. Ces travailleurs venus d’ailleurs louent pour la plupart leur abri de fortune et partent chaque nuit sur le lac pour pécher des petits poissons qu’ils éclairent à la lampe pour les faire remonter à la surface. Des filets énormes sont étalés sur le sol et les femmes trient ces minuscules poissons pour les faire sécher avant de les vendre, sur l’île principalement et sur l’ile voisine : Mfangano Island.

Nous rencontrons plusieurs vielles dames qui nous accueillent avec un sourire un peu particulier : il leur manque les 6 dents du bas. On nous explique qu’il s’agit d’une ancienne tradition aujourd’hui caduque chez les Luo, la plus grande des deux tribus peuplant l’île. Agés de 12 à 16 ans, hommes et femmes Luo devaient se faire arracher les 6 dents du bas pour pouvoir rentrer dans l’âge adulte et pouvoir ensuite être mariés. Ce rite de passage nous intrigue, surtout lorsque nous pensons à la douleur de l’acte, fait sans anesthésiant et souvent en présence de membres de la communauté. Nous apprendrons plus tard que les dents étaient ôtées aux Luo pour, en plus de l’agrégation à l’âge adulte, identifier les corps des personnes retrouvées mortes loin de leur communauté et permettre ainsi le rapatriement du corps. Une carte d’identité ethnique en somme…

Nous nous arrêtons chez l’oncle de Ken, un pasteur polygame qui vient de subir une opération au ventre et qui se repose dehors, sur un lit placé à l’ombre d’une pergola porteuse de fruits de la passion et bercé par le chant des oiseaux. Sa famille est assise autour de lui et nous les écoutons parler cette langue inconnue alors que le soleil se couche progressivement. Nous reprenons alors la route pour rejoindre la plus grande plage de l’île où des groupes d’hommes et de femmes tirent sur des filets immergés dans l’eau en espérant y trouver quelques poissons avant que la pluie ne s’abatte sur eux.

Alors que le crépuscule nous enveloppe, Brill, heureux et fier, nous pointe les lumières qui illuminent Mfangano Island droit devant nous. Face à notre manque de réaction, il nous explique que l’électricité a été installée il y a seulement 5 ans sur son île. Les lumières contrastent ainsi avec la pénombre de Takawiri, où seuls les plus riches sont dotés de panneaux solaires alors que les autres s’éclairent à la bougie ou au feu qu’ils doivent faire pour préparer la nourriture du soir, en raison du cout important du gaz sur l’île.

En rentrant, Ken demande à Cristel de cuisiner, sa mère étant souffrante. Exécutant chaque étape de préparation des pâtes aux champignons indiquée par Brill qui lui explique que sur l’île il est très mal vu qu’un homme cuisine. Lorsque celui-ci vit seul à Nairobi pour travailler, il prend beaucoup de plaisir à suivre des tutos de cuisine et expérimenter de nouvelles manières de cuire son poisson mais de retour sur les terres natales, le poids des mœurs et des traditions de la communauté prend le dessus, même enfermés dans cette petite cuisine à l’abris des regards et de la pluie. Cuisiner au feu de bois à l’intérieur n’est pas le seul défi pour Cristel qui voit s’évanouir des centaines de moucherons dans la sauce qui mijote. Une fois installés dans le salon de Ken, face à nos assiettes ainsi assaisonnées de ces petits cadavres, Ken nous rassure : ils sont comestibles. Pour le dîner nous opterons alors pour une ambiance tamisée, aidée par l’impuissance des panneaux solaires.

Le petit-déjeuner est davantage appétissant. Autour de cette table posée au milieu des vaches et des poules, nous nous délectons de ce qui sera notre met favoris : les fameux beignets appelés mandazis. C’est à ce moment de la journée que nous savourons un air encore léger, que nous élaborons des plans simples pour la journée, que nous observons les chèvres s’affronter dans des pirouettes spectaculaires alors que les aigles zyeutent les poussins imprudents… Ces matins où encore ensommeillés d’une nuit de plus de 10h, nous restons silencieux. Seuls les coqs, qui, dans un excès de courage, parviennent à nous voler une tranche de pain et ainsi à nous mettre en mouvement. Ken nous reçoit un matin, les bras prêts à nous recevoir. Son épouse a accouché dans la nuit d’un petit garçon, leur premier enfant. Pris dans l’excitation et la joie, il nous montre des photos et nous passe la jeune maman au téléphone. La tradition veut que la femme accouche auprès de sa mère et non de son mari. Sa belle-famille habitant loin d’ici, Ken devra alors attendre plusieurs mois avant de prendre son bébé dans ses bras. Nous comprenons alors que les pères ont un rôle et un rapport à la famille bien différents de ce que nous connaissons. Sans réellement comprendre pourquoi, Brill ne semble pas voir d’urgence à retrouver son fils âgé d’un an et sa copine restés sur l’île de Mfangano, qu’il n’a pas vu depuis 9 mois…        

Chaque matin, nous nous rendons à l’école publique pour préparer et distribuer le porridge aux enfants. Nous tentons d’aider au maximum Sara, une jeune femme employée par Ken dans la préparation de la mixture mais nous finissons par comprendre que notre assistance n’est ni vraiment utile ni vraiment désirée. Alors on mélange la farine à l’eau, de temps en temps on rajoute une brindille au feu, histoire de se sentir impliqués. Sara est tanzanienne et ne parle pas un mot d’anglais, alors on se débrouille avec nos deux mots de swahilli… insuffisants pour lui poser les mille questions qu’on aurait à lui poser. Alors on se contente d’observer sa posture d’enfant, son corps de femme, sa force nécessaire et son efficacité indéniable dans la concoction du porridge, ses yeux qui roulent face à notre aide maladroite et ses gestes brusques envers son bébé, Debora, qui l’accompagne partout. La cuisson du porridge semble toujours durer une éternité, sans compter le temps nécessaire pour que la marmite refroidisse avant de le servir.

Heureusement la récrée est longue et la cour est immense. Nous y passons des heures à développer nos compétences d’animateurs, sans matériel et sans langue commune. Cristel se laisse aller à l’impro avec les petits dans des rondes et des jacques-a-dit désorganisés pendant qu’Anthony impressionne les plus grands avec du jonglage et des tours de magie. Les plus petits caresses nos peaux inlassablement et se disputent nos mains et nos genoux. Après avoir fait un câlin à une petite pour la consoler d’une chute, Cristel verra les autres enfants encercler leur camarade pour renifler l’odeur de la mzungu. Nous nous émerveillons de la facilité avec laquelle nous pouvons faire rire ces enfants, les impressionner, les animer. Ils questionnent les grains de beauté, les tatouages et les piercings. Ils s’outrent d’une tâche sur nos vêtements alors que leurs uniformes sont déchirés au point parfois de laisser apparaitre leurs sous-vêtements. Lorsque leur curiosité devient ingérable et que nous leur faisons signe de nous laisser respirer, une équipe de petits gardes du corps se forme devant nous criant à leurs camarades « Space ! Space ! ».

C’est en général à ce moment-là que les instituteurs en profitent pour venir nous voir. Ils nous questionnent notamment sur la manière dont nous percevons leur école en comparaison aux établissements scolaires français. Nous avons parfois l’impression, sans trop savoir pourquoi, qu’ils s’attendent à ce qu’on les plaigne. Un professeur nous dira, de lui-même, « comparés à vous, nous sommes sous-développés », ce à quoi nous répondrons que cette notion est une construction abjecte ne prenant pas en compte la notion originelle de développement, présentée par la Commission Sud de 1990 et entendue comme telle : « le développement véritable est un processus qui permet aux individus de construire leur personnalité, de prendre confiance en eux et de mener une existence digne et épanouie. ». L’idée de développement qui leur est proposée correspond surtout à une accumulation de capital, dont la résultante est la maitrise de la nature, là où, ici, il s’agit plus de vivre en harmonie avec elle que de la dominer. Lorsque Truman dit en 1949 que la plupart des pays du monde sont sous-développés, il lance alors la course du sud pour rattraper le nord, qui y trouve un prétexte pour continuer à entreprendre dans le sud et produire pour les faire rattraper leur « retard ». De là, commence une longue aliénation du culturel par l’économique dont le folklore touristique en est un des nombreux exemples. Le désenchâssement de l’économique du fait social, dans lequel le lien supplante le bien, conduit ainsi à l’autonomisation dangereuse de l’économie, qui entraine course au profit, individualisme, ethnocide et classifications évolutionnistes arbitraires excluant le bien être des populations dans les mesures de progrès.

Alors, face à ce professeur, on insiste sur notre admiration face à ce cadre de travail exceptionnel offert aux enfants ignorant notre consternation en ce qui concerne les méthodes pédagogiques employés. Tandis qu’un instituteur insiste auprès de Cristel pour qu’elle lui trouve une seconde épouse en France et après lui avoir posé des questions sur sa contraception, sa non-croyance en Dieu et son concubinage, elle s’enfuit pour mettre fin à une bagarre entre trois élèves. L’instituteur lui dira de les laisser, « ça les rend plus forts ». La vieille école quoi… Celle qui donne encore le droit aux professeurs, de la maternelle jusqu’au lycée, de frapper les élèves avec les mains ou des bouts de bâtons. Lorsqu’on évoque auprès des personnes rencontrées qu’en Europe il est interdit, même en tant que parent, de lever la main sur un enfant, on nous renvoie la question suivante : « Mais comment vous faites lorsqu’ils ne sont pas sages ? » …

Alors que nous tournons encore et encore la cuillère en bois dans la grosse marmite pour tiédir le porridge, les plus petits faiblissent. Comme cette petite fille qui reste muette, collée à Anthony chaque jour. Le regard vide, elle ne sourit pas mais semble trouver le réconfort et l’apaisement dans ses bras. Lorsque la bouillie est enfin prête à être distribuée, tous les enfants se bousculent, tasse en plastique à la main et bras tendu. Mais la petite protégée d’Anthony semble si fatiguée qu’elle oublie la raison de sa si longue attente. Les plus jeunes sont servis en premier, puis les classes des plus grands sont appelés en fonction de la quantité de porridge restant.

Parfois les dernières gouttes sont données en plein milieu de la file d’attente et nous devons alors annoncer aux autres élèves qu’il ne reste plus rien pour eux. Parfois, il y a du rab et l’excitation devient incontrôlable. Ce feeding program initié par Ken il y a 3 ans a pour objectif d’améliorer la concentration en classe pour les nombreux élèves qui n’ont pas la chance d’avoir un petit-déjeuner à la maison avant de partir à l’école… Comme disaient les réunionnais, goni vid i tyen pas debout (un sac vide ne tient pas debout) ! Le second impact positif observé est l’augmentation du taux de présence à l’école. Ne jamais sous-estimer le pouvoir d’un peu de farine et d’un peu d’eau…

Les après-midis les enfants du coin viennent toquer à notre porte pour accéder aux livres et matériel de la bibliothèque « Help me with paper ». Cindy, la chipie, Irin, la tête d’ange, Farell, le blagueur font en général partie de ces enfants. Assis par terre devant notre maison, nous observons leur créativité débordante et leur concentration attendrissante avant que les chamailleries ne mettent fin à l’activité. Cindy est souvent responsable de ces disputes, arrachant des mains les crayons de couleurs de ces camarades, les mêmes crayons dont elles disposent déjà pourtant. Elle fait partie de ces enfants que l’on aime tout de suite mais qui sait aussi jouer sur nos nerfs. Cindy est toujours là. Lorsqu’elle nous voit manger, elle part vite chez elle se chercher une assiette et s’invite à notre table. Lorsque nous nous baignons dans le lac, Cindy retire instantanément ces vêtements et vient accrocher son petit corps tout nu à nos dos. Lorsque Cristel étale de l’huile de coco sur son corps, Cindy forme un creux dans ses petites mains pour en faire autant. Lorsqu’une bagarre éclate à l’école, Cindy est toujours dedans. Ce qu’il y a d’incroyable avec elle, c’est qu’elle semble ignorer totalement le fait que nous ne parlons pas la même langue. Elle nous parle en Luo, on lui répond en Français. Cindy respire la liberté, soumise à aucune loi, à aucune surveillance. Sa mère, débordée avec ses plus jeunes enfants, s’excusera à plusieurs reprises de l’impertinence de sa fille et nous rappellera qu’il ne faut pas hésiter à lui mettre des coups. Farell est le plus grand concurrent de Cindy, en un peu plus raisonnable peut-être. Ses petites dents en moins et ses grands yeux écarquillés, Farell est partout sur l’île, lui aussi toujours prêt à faire des farces.

Nous avons aussi la chance d’avoir la visite des plus grands comme le responsable Barack Obama (qui est son véritable prénom) qui aime peindre le drapeau Kenyan et Euvine, la nièce de Ken qui demande à jouer aux cartes entre deux corvées. Euvine, qui a 11 ans, vit avec sa grand-mère, la première épouse du père défunt de Ken. Sa mère, qui l’a eu très jeune, est partie sur le continent, gagnant sa vie grâce à la prostitution. Alors que son corps commence tout juste à se transformer, la jeune fille se lève très tôt le matin pour aller laver la vaisselle et le linge dans le lac et remonter de l’eau avant de partir à l’école. En rentrant le soir, elle s’affaire à la préparation du dîner. Lorsqu’elle retrouve un soupçon d’innocence dans une partie de bataille ou de pick, nous entendons très vite au loin le cri de la vieille dame « Euvine ! ».

Un jour, alors que nous rentrons de l’école, nous découvrons un bébé chiot devant notre maison. Attachés à lui dès le premier coup d’œil, nous passerons des journées à jouer avec, à se faire mordiller, à s’attacher et à hésiter à le ramener en France. Mais il nous reste encore plus de 3 mois de voyage et la logistique nous semble trop complexe…Alors Ken décide de l’adopter. Mais après plusieurs jours de présence, nous apprendrons que les propriétaires, qui l’avait finalement donné à Ken, ont trouvé un arrangement financier avec des gens de l’île voisine qui désirent un chien pour chasser les singes de leur propriété. Il a été vendu 3 euros alors que Ken était son nouveau propriétaire officiel…C’est fou ce que l’on peut faire pour de l’argent….

Après avoir joué avec les enfants en début d’après-midi, nous nous attelons à notre mission principale sur l’île ; aider Ken à rassembler des fonds pour construire une nouvelle école. En effet, l’école principale est surchargée et accueille aussi bien des jeunes de 2 ans que des grands de plus de 15 ans, créant ainsi des situations de bizutage difficiles à juguler dans une cour énorme avec plus de 350 enfants. Ken nous montre ainsi le terrain familial qu’il souhaite convertir en community school de 4 classes afin de permettre aux plus jeunes de suivre une scolarité plus intimiste, efficace, agréable et abordable (l’école sera sensiblement moins chère que l’école publique).

Le terrain est très grand et s’étend jusqu’aux abords du lac, où se trouve le jardin de sa mère. Bien qu’il soit autorisé à utiliser gratuitement les pierres présentent sur l’île pour construire des bâtiments, il nous explique qu’il lui faudra lever au total près de 9000 euros pour cette réalisation. Face à son discours, nous découvrons un homme ambitieux et motivé pour le bien-être de sa communauté. Il a déjà construit une maison pour accueillir des volontaires, créé une petite bibliothèque pour les adultes et les enfants, lancé un programme de nutrition dans l’école principale et met en place toutes les deux semaines un programme d’entraide et de financement communautaire (tontine) pour les veuves de l’île.

Mais parce qu’il est toujours plus intéressant d’apprendre à quelqu’un à pécher que de lui donner directement du poisson que nous décidons de le former et de l’accompagner dans une démarche marketing. Anthony se renseigne sur le fonctionnement d’un crowdfunding et commence à mettre en place plusieurs étapes pour donner à Ken la possibilité d’élargir sa communauté sur les réseaux sociaux. Il développe pour lui un plan de communication qui lui sera nécessaire pour animer et sensibiliser sa cible pendant plusieurs semaines avant de lancer la page pour recueillir les fonds. Aux réactions de Ken sur les différentes actions de formation entreprises, nous nous rendons compte que ce n’était probablement pas ce à quoi il s’attendait. Pour lui, une levée de fond n’est pas un processus long et minutieux à construire mais plutôt un acte isolé d’un ou plusieurs volontaires qui demanderont à leurs proches de les aider à financer un projet. Nous découvrons, avec son manque d’entrain et sa difficulté à rester attentif face aux différents process mis en place par Anthony, qu’il est dans une démarche passive et que, dans sa représentation, ce sont les blancs qui doivent tout faire pour lui apporter de l’argent. Nous refusons cette approche et nous décidons de mettre en place tout ce que nous pouvons pour l’inclure. C’est ainsi que nous nous retrouverons sur l’île d’en face, celle de Brill, Mfangano. Nous irons plusieurs jours sur cette île pour utiliser la connexion internet d’un resort en bord de lac pour le former, lancer la campagne de communication et prendre du temps pour contacter nos proches. Cristel profite d’un appel à son père qui travaille dans l’humanitaire pour solliciter son aide pour le projet d’école. Il l’invite à adresser un dossier complet à ses collègues kenyans pour récolter les 8000€ permettant la construction de l’école. Malgré le manque de curiosité de Ken envers ces financeurs inespérés, nous mettons tout notre cœur dans la constitution de ce dossier, soignant le storytelling du jeune homme et sélectionnant les meilleurs clichés réalisés par Anthony après plus de 3 jours de photos à l’école, dans le village, à la rencontre des habitants et de la vie locale… Nous apprécions venir sur cette île au cadre spectaculaire pour œuvrer pour ce qui nous semble juste.

Notre première visite de Mfangano s’était faite en l’absence de Ken et aux côtés de Brill et sa joie de retourner dans son village après 9 mois d’absence. Ça ne faisait que quelques jours que nous vivions sur le caillou de Takawiri mais à peine descendus du bateau nous voilà frappés par la présence de motos. Si les voitures sont également autorisées sur les routes de l’île, nous n’en avons pas croisé une seule. La petite ville portuaire de Sena est douce et vivante. Les marchands d’ananas, de mangues, de chapatis, de poissons frits et de mandazis colorent les rues ensablées où les vaches et les chiens circulent librement. Cette île est beaucoup plus grande que Takawiri et, lors d’une randonnée dominicale à la visite des villages perchés en haut de l’île, nous apprendrons que certains insulaires ne sont jamais allés au bord du lac et sont toujours restés chez eux, sur les hauteurs de Mfangano…

Nous montons tous les trois à bord d’une moto en direction du village natal de Brill et découvrons des vues sublimes sur le lac, qui n’ont rien à envier aux côtes maritimes. Si l’électricité est installée sur cette partie de l’île, les routes elles ne sont ni bitumées ni entretenues. Notre petite moto ne parviendra pas à supporter nos poids dans les montées, nous faisant ainsi tomber à la renverse ! Lorsque nous finissons par arriver à bon port, nous faisons le tour des maisons de la famille de Brill avec toujours autant de difficultés à comprendre les relations intrafamiliales. Si la polygamie complique les arbres généalogiques, nous comprenons également que nous n’avons pas les mêmes définitions de « oncle », « demi-frère », « mère », « nièce » etc. Ainsi, quatre femmes se sont présentées comme étant la mère de Brill !

Mais quoiqu’il en soit tous nous ont reçu avec chaleur et sympathie sans que la langue ne soit une barrière. Brill nous emmène voir ses cousins qui travaillent dans les terres qui longent le lac. Nous enjambons une première digue pour accéder aux luxuriants pieds de tomates arrosés à volonté à l’aide d’un générateur et d’une pompe installée au bord du lac. On nous explique alors que ces digues servent à protéger les plantations de l’appétit dévastateur des hippopotames… un grand défi pour ces agriculteurs que nous n’aurions jamais imaginé ! Alors que nous nous dirigeons vers les plantations de bananiers, qui eux ne sont pas au gout des hippos, nous ressentons toute la fierté de ces jeunes hommes. La fierté de travailler à la force de ses bras, de sa tête et de son cœur dans un cadre aussi spécial. Nous les écoutons parler de leur travail alors que nous nous sentons ensevelis d’une énergie incroyablement juste.

Nous poursuivons nos visites en nous rendant chez la grand-mère de Brill. Bien que son âge exact reste inconnu pour tout le monde, y compris pour elle, personne ne mettrait en doute son statut de centenaire. Si ses 6 dents du bas en moins témoignent d’un passé lointain, sa mémoire, elle, n’a plus cette capacité. Nous lui posons des questions en vain sur le temps d’avant mais elle ne nous parle que de sa fille défunte il y a peu et de l’arrivée de l’électricité dans sa maison, il y a un an. Nous lui demandons si elle se sert du téléviseur accroché au mur mais elle nous explique qu’elle ne sait pas s’en servir et que ce sont ses fils qui la regardent lorsqu’ils lui rendent visite. A vrai dire nous ne savons pas vraiment à quoi l’électricité lui sert, elle qui perd la vue un peu plus chaque jour. Avant de terminer nos échanges elle nous dit que lorsqu’elle a appris notre venue prochaine, elle a réuni un peu d’argent pour nous offrir ça : trois bananes que nous avons savouré dans le partage.

Nous la quittons, remplis d’amour et de gratitude, pour aller finalement voir la maison de Brill construite dans le jardin de son père et de sa seconde femme. Une maison simple faite de terre et de fumier. Il remplacera les murs par du vrai ciment lorsque les finances le permettront. C’est dans cette maison qu’il vit normalement avec sa femme et son fils qui sont, en son absence, auprès de sa belle-famille de l’autre côté de l’île. Il nous montre également la maison de son frère, parti vivre à Nairobi. Inspiré par la démarche de son meilleur ami Ken, Brill a cette maison à disposition pour recevoir à son tour des volontaires pour aider à la ferme familiale et mettre en place un feeding program à l’école la plus proche. Nous reprenons la moto pour nous rendre là où nous avions repéré des singes à l’aller et où se trouve un écolodge que souhaitions visiter. Le manager nous reçoit pour nous présenter les lieux qui appellent au calme, entourés d’une nature luxuriante nous rappelant celle que nous aimions tant en Amérique Latine. C’est là que nous voyons les premiers touristes blancs, ressemblant à la caricature du britannique fortuné cherchant un peu de répit auprès de ce qui lui appartenait jadis. Nous visitons avec émerveillement l’un des hébergements insolites proposés par le complexe : une maison construite sur un immense rocher au bord du lac, rocher que nous pouvons escalader directement dans le salon ! Enfin, à côté d’un petit potager protégé des singes à l’aide d’un grillage, nous trouvons ce que nous étions venu chercher : une petite maison construite de terre et de bouteilles en plastique… de quoi nous inspirer pour solutionner en partie l’un des plus gros problèmes de Takawiri : la gestion des déchets.

Le waste management était l’une des missions qui nous avait été proposées par Ken à notre arrivée. Nous avions eu le soutien des instituteurs, dont certains viennent en classe accompagné de leur bébé, pour disposer de quelques après-midis par semaine des plus grands élèves afin de travailler sur ce sujet. Nous les avions alors réunis lors de la première séance dans la cour de récréation où seul Barack Obama avait eu le courage de répondre à la question « Pourquoi est-il dangereux de jeter ses déchets dans la nature ? ». Question complexe lorsque depuis toujours nous avons vu nos parents, nos grands-parents et nos voisins jeter leurs déchets depuis leurs fenêtres. Après avoir transmis les principes de base de l’écologie, une fois en anglais par Cristel, puis une fois en Luo par Ken, nous avons distribué les 4 ou 5 sacs que nous avions pu trouver à la petite centaine d’élèves présents, avant de les diviser en deux groupes. Un groupe en direction du Sud, un groupe en direction du Nord. Notre inquiétude face au nombre de sacs versus le nombre de déchets s’est vite estompée. La débrouillardise des élèves s’est vite avérée efficace, utilisant jusqu’au moindre sachet de pain de mie pour ramasser les innombrables morceaux de plastiques. Si une bonne partie des élèves profitent de cette excursion pour se promener, se contentant d’indiquer aux autres où se trouvent les déchets, notre petite armée ramasse sans se plaindre et sans gants les innombrables emballages de préservatifs, les petites batteries usées, les morceaux de tongs, les bouteilles et les sachets d’épices. Nous croisons les regards déroutés des vieilles femmes de l’île qui nous demandent pourquoi nous ramassons le plastique devant leur maison. Personne ne leur avait parlé de ces soi-disant impacts sur la nature et donc sur l’Homme.

Une fois les bras surchargés de sacs remplis de déchets, nous sommes confrontés au point aussi crucial qu’irrésolu : que faire du plastique sans éboueurs ? Lorsque nous avions émis l’idée auprès de Ken de creuser une fosse, le temps de trouver une solution plus durable, il a tout de suite été d’accord. Mais lorsqu’il a fallu la créer, la machette semblait être le seul outil à notre disposition… Un peu honteux, nous indiquons alors aux enfants de faire un gros tas, par-ci, un autre, par-là, le temps d’écrire une lettre aux autorités locales pour mettre en place une récupération des déchets régulière, le temps que les tas se dissipent au gré du vent… En effet cette lettre serait qu’une bouteille à la mer qui ne nous laisse que peu d’espoir lorsque l’on repense aux ordures qui jonchaient les rues de la capitale… En faisant des recherches sur la gestion des déchets au Kenya, nous tombons sur un article qui présente une négociation en cours entre le Kenya et les USA qui finit de nous enlever l’espoir restant : Les Etats-Unis sont en négociation avec le président Kenyatta pour l’import dans ce pays de plus de 500 millions de tonnes de déchets par an. En effet, cet accord permettrait au président et à ses sbires de s’enrichir mais, dans un pays où seulement 7% des déchets peuvent être recyclés, cela conduirait à une situation inévitablement désastreuse pour la nature et les habitants. Le coup de grâce est reçu quand nous lisons à la fin de cet article que la mise en place de cet arrangement, plus financier qu’écologique, n’est, au vu de l’avancée des pourparlers, plus qu’une question de temps…

Lors de notre seconde session de waste management, Leoni prend la parole pour cette fois souligner le danger que représente la crémation du plastique pour la santé et pour la couche d’ozone. Un peu moins enthousiastes que la première fois, un peu moins crédules surement, les élèvent empilent des tas et des tas de plastiques auprès du village de pêcheurs qui représentent la plus grande concentration d’humains et donc de déchets de l’île. Face à ces montagnes de plastique tout le monde se félicitent du travail accompli lorsque des villageois, voulant apporter leur pierre à l’édifice, recouvrent nos trouvailles d’essence avant de craquer avec satisfaction une allumette…

Déchirées à la vue de tous ces déchets rencontrés autour de notre maison, sur notre route pour le lac et sur la plage, nous décidons avec Léonie de poursuivre la collecte. Nous avons été bouleversés de trouver un nombre important et inévitable de serviettes hygiéniques et de bouteilles en plastique prés de ce lac qui est pourtant le trésor des habitants de Takawiri. Le lac est utilisé comme baignoire, évier, lavoir. Son eau hydrate les gorges asséchées et ses poissons remplissent les ventres vides. Malheureusement les populations qui bordent le lac ont adopté ce qui venaient de l’occident sans avoir pu prendre conscience des dangers qu’ils représentaient, ni avoir le temps de dimensionner les infrastructures pour traiter les déchets. Grace à la traduction de Brill, Sara nous raconte avec amusement qu’il y a un an, quelqu’un aurait laissé s’échapper, volontairement ou non, un produit chimique dans le lac ce qui a eu pour effet de faire remonter les poissons à la surface. Les villageois n’avaient plus qu’à récupérer ces cadavres par dizaines et à se régaler ! En Luo, le lac Victoria est appelé Nam Lolwe, ce qui signifie les eaux sans fin. Si le lac parait en effet s’étendre sans limite à l’horizon, la pollution humaine qu’il subit a un impact désastreux sur la flore et donc sur les 450 espèces de poissons (dont 300 endémiques), les insectes aquatiques et enfin sur les quelques 300 espèces d’oiseaux dont l’aigle pêcheur, la grande aigrette ou encore le cormoran africain. Nous avons la chance d’observer la multitude d’oiseaux encore présents aujourd’hui notamment lors de nos sorties pêche autour de l’île, qui, à notre grand soulagement, ce sont trouvées infructueuses.

C’est lorsque nous avons pris le Waterbus pour la première fois que nous découvrons avec enchantement une campagne de communication visant à informer les passagers des conséquences des déchets jetés sur la nature en affichant des images de poissons éventrés dont les entrailles sont remplies de plastique. Depuis 2010, ce catamaran jaune, créé par deux ingénieurs Néerlandais, survole l’eau à toute allure et propose un transport sûr et respectueux de l’environnement. Les affiches écologiques ne sont pas les seules à mettre en garde les passagers qui peuvent lire également des messages contre le harcèlement sexuel. Un anthropologue bhoutanais rencontré sur Mfangano réalisait d’ailleurs avec son équipe une étude sur l’impact positif du Waterbus sur les conditions de vie des femmes qui peuvent à présent marchander leurs fruits et légumes sur le continent en toute sécurité, sans perdre du temps de navigation et toujours à un prix accessible. Mais lorsque les horaires ou l’itinéraire de celui-ci ne nous conviennent pas, nous montons à bord du premier bateau qui accepte de nous prendre. Certains sont assez grands pour transporter motos, planches et marchandises et d’autres suffisent tout juste à nous transporter…percés de tous les côtés, nous écopons sans fin l’eau et les poissons chats infiltrés. Il nous est déjà arrivé d’attendre plusieurs heures au port que le capitaine ayant accepté de nous ramener sur Takawiri aille chez le coiffeur.

Nous nous étonnons à chaque fois du rapport aux horaires et à l’organisation des habitants. Il faut intégrer l’idée que l’instant d’après est fait de « peut-être » et que demain peut vouloir dire « un jour ». Dans cette philosophie de l’instant, nous remarquons aussi une absence de proactivité et d’anticipation. Pour l’une de nos sessions de travail à Mfangano, Ken a demandé à sa sœur, Tabou (qui signifie « problème » en Luo), de nous accompagner. A 14h55, alors que nous sommes en plein travail au resort, nous lui demandons à quelle heure est le dernier bateau pour Takawiri afin de planifier le reste de la journée. Elle nous répond 15h, tout en sachant qu’il serait impossible d’être au port en 5 min ! Mis à part faire des gros yeux lorsque nous avons annoncé pour rire que nous allions devoir dormir ici, la jeune femme n’a eu aucune réaction face à la situation qui nécessitait pourtant une recherche active de solutions ! Evidemment nous sommes tentés et inspirés par cette vie où l’heure n’existe pas, celle où nous laisserions les problèmes se régler d’eux-mêmes, celle où les promesses du présent valent plus que celles du futur. Mais nous sommes aussi forcés de constater les conséquences de ce mode de vie. En effet, nous avons pu observer à plusieurs reprises une absence de combativité face à des situations paraissant pourtant solvables… Comme aveuglés par un sentiment de fatalité, ils ne s’autorisent ni progrès ni changement quelconque. Lorsqu’Anthony demande à un groupe de villageois, avec qui il aime passer du temps à fumer le calumet, pourquoi ils ne réunissent pas leurs économies pour s’acheter un générateur et une pompe pour se relier à l’eau du lac, ils répondent que l’idée est inenvisageable car cela générerait trop de jalousies et de conflits avec les voisins et les membres de la famille. Alors, plutôt que de réfléchir à une solution pour éviter ces conflits tout en voyant sa qualité de vie améliorée par notamment la possibilité d’avoir un potager, ils semblent accepter l’impuissance. Était-ce la même passivité intrinsèque qui pousse certains parents à ne pas envoyer leurs enfants à l’école les jours de pluies ? Aucune idée, mais il faut admettre que ce rythme lent, ces jours qui s’écoulent sans que rien ne se passe vraiment mais où le peu suffit pour remplir son être d’une entière satisfaction est contagieux. Là où internet n’existe pas, où l’électricité est rare et où le temps n’a aucun sens, nous nous donnons pleinement aux lectures inspirantes et aux idées créatrices. Ces idées qui nourrissent un présent et qui préparent, pour nous, un futur…

Outre la demande d’attention fréquente des enfants, les allées et venues des adultes parviennent à nous sortir de nos délectables pensées productives. Lorsque nous sommes installés dans les canapés de Ken, nous observons de façon encore plus flagrantes la proximité entre les membres des communautés africaines. Une proximité que nous, occidentaux, appellerions « intrusions » ou encore « non-respect de l’espace privé ». Une porte ouverte -ce qui est un pléonasme sur l’île- est une invitation à entrer, à s’assoir, à se servir, à commenter, à regarder ce qu’il y a à regarder, à toucher ce qu’il a à toucher, et parfois, ce qu’il y a sans doute de plus perturbant pour nous, à juste rester silencieux. Cristel surprendra carrément un voisin, à qui elle a prêté son téléphone afin qu’il puisse écouter de la musique, explorer sans gêne ses albums photos. Malgré la fatigue que nous crée parfois cette constante « proximité », nous en admirons aussi la beauté promise et retranscrite dans ce proverbe africain : « Il faut tout un village pour élever un enfant.»

Après plus d’un an de voyage et des années d’intérêt pour l’anthropologie et la sociologie, nous arrivons encore à nous étonner combien découvrir une culture génère un recul incroyablement riche sur sa propre culture. Des prises de recul qui confirment l’absurdité de la classification des pays par niveau de développement. C’est en voulant raconter les traditions que nous avons en France, pays incontestablement « développé », que nous prenons conscience à quel point les plus perpétuées sont victimes du système capitaliste consistant à offrir des cadeaux ou à donner de l’argent : anniversaires, Noël, la petite souris… Et lorsque l’on tente d’expliquer que ce n’est pas parce qu’on est français, ni parce que nous voyageons que nous sommes riches, en prenant soin de décrire le coût de la vie et notre faible pouvoir d’achat, nous sommes renvoyés à la folie de ce même système capitaliste. Celui qui nous fait payer le droit d’exister, celui de vivre, celui de mourir et même celui d’être mort. Un habitant de Takawiri, avec qui nous aimons confronter nos différences culturelles, nous rétorquera : « si vous n’avez pas d’argent pour manger à votre faim, vous pouvez toujours aller pêcher» ce à quoi nous répondrons qu’il faut payer un permis de pêche et que le matériel aussi peut couter cher. L’homme rira, mi-incrédule, mi-désolé. Il nous rétorquera ensuite « si vous n’avez pas l’argent pour dormir sous un toit, vivez dans la maison de vos ancêtres », ce à quoi nous répondrons qu’il faut être mobile pour étudier, pour travailler et qu’il faudra de toutes façons payer une taxe foncière et des frais de succession. L’homme rira, mi-incrédule, mi-désolé. Il nous rétorquera enfin « si vous n’avez pas assez d’argent pour vivre, alors vous mourrez », ce à quoi nous répondrons que les funérailles sont hors de prix et que les concessions funéraires seront un poids pour notre descendance. L’homme rira, mi-incrédule, mi-désolé. Ici, on n’exproprie pas ses aïeules, on les enterre sur leurs terres. Ainsi sur Takawiri, on marche sur les tombes qui entourent les maisons, on court, on tombe, on saute sur celles qui sont placées au milieu du terrain de foot. Et ce avec le plus grand respect, celui de laisser exister.

On se laisse alors inspirer au maximum par ce modèle centré sur le « droit à l’existence » avant d’être ralentis par celui, réservé uniquement aux hommes, « de posséder ». C’est ainsi qu’un homme échange du bétail contre une femme. La femme devient alors sa possession. Lorsque l’on demande à un homme luo pourquoi il n’autoriserait pas sa femme à aller voir d’autres hommes alors qu’il se permet l’infidélité, il nous expliquera que c’est la femme qui est mariée à l’homme, alors que lui, il ne lui appartient pas. C’est pour cela qu’un homme ayant plusieurs amantes est un homme et qu’une femme ayant plusieurs amants est une prostituée. Mais si avoir des maitresses demandent tout de même de se cacher, avoir plusieurs épouses est signe de pouvoir et de prospérité. Si bien que polygamie et christianisme s’assemblent dans un syncrétisme totalement accepté. A défaut de pouvoir poser la question aux premières concernées (elles ne parlent que très peu anglais), nous demandons aux hommes ce que pense leur première épouse vis-à-vis de la polygamie. Leur réponse : « Les femmes africaines sont trop jalouses ! Elles se battent entre elles parfois, elles se disputent… mais bon elles n’ont pas le choix. » Et il est vrai que pour beaucoup, elles n’ont pas le choix. Un divorce à l’initiative de la femme nécessiterait que sa famille rembourse l’intégralité de la dote à l’ex-mari, ce que beaucoup ne peuvent s’offrir. Une certaine nausée nous empare alors face aux scènes cauchemardesques et incontrôlables que notre imagination donne à voir à l’évocation d’une fuite impossible. Car, nous le savons, malgré les avancées majeures en termes de droits des femmes au niveau national, les pratiques restent compliquées à changer. Par exemple, alors que les lois changent dans le pays concernant le droit à l’héritage pour les femmes, les filles n’héritent que très rarement des terres de leur père. Le poids de la tradition trouvera toujours le moyen de subsister dans ces régions oubliées par l’Etat.

Si les Maires des villages sont assignés par le gouvernement, les gouverneurs des régions, eux, sont élus par le peuple. Dans ces élections, qui représentent l’une des seules participations accordées aux citoyens dans la politique, se jouent des campagnes acharnées. Les candidats vont de village en village donner des meetings lors desquels ils vont distribuer de l’argent au public. Pourquoi s’embêter avec des promesses que l’on ne tiendra jamais lorsqu’on peut s’acheter directement des voies. Nous avons rencontré des habitants ne se cachant pas de tirer profit de ce petit jeu politique, assistant à tous les meetings, quel que soit la couleur politique. Lors de notre séjour sur l’île un candidat, peu ambitieux ou peu fortuné, distribuera lors de son meeting 100KSH par personne, soit 0,77€, ce qui générera beaucoup de déception auprès de ces auditeurs les plus patients.

Parce que ces constats culturels nous enseignent beaucoup de chose sur notre propre fonctionnement et nous permet, par le décentrement, de mieux nous comprendre, nous décidons aussi d’enseigner aux élèves les différences culturelles rencontrés dans notre voyage. C’est ainsi que nous nous retrouvons dans une de ces classes, dont certaines portent encore les marques de ce qui fut dans le temps une étable, pour présenter notre voyage et les richesses de ce monde à ces enfants âgés de 14/15 ans.

Nous leur avons proposé de répondre à 10 questions, sous forme de quizz, illustré par de nombreuses photos et nous avons constaté qu’ils ne savent pas situer l’Amazonie mais ne connaissent pas non plus le sens du mot Nature. On découvre que leur connaissance se limitent à l’Afrique, et même, pour certains, seulement au Kenya. Alors nous prenons le temps de leur illustrer les différents écosystèmes par des photos, de leur montrer des animaux dont ils ne connaissaient pas l’existence, de leur expliquer les continents et les principales langues parlées à travers le monde…Nous avons alors le sentiment que leur potentiel n’est pas assez exploité et qu’ils subissent les carences d’un système éducatif qui ne les encourage pas à rêver, s’ouvrir et s’accomplir mais plutôt à respecter par la force les enseignants, apprendre par cœur des sujets peu ou pas nécessaire à leur développement et à courir après l’idée d’un développement déconnecté de leur réalité locale. Nous nous demandons alors pourquoi ce système éducatif, importé par l’Europe, continue à se transmettre alors qu’il est aujourd’hui difficile d’en suivre le programme et les promesses…

Nous finissons notre cours de 2h par des conseils et outils pour leur permettre de suivre leurs rêves et atteindre leurs objectifs (croire en soi, accepter l’échec comme un moyen de progresser, se documenter au mieux sur un sujet pour en connaitre le fonctionnement, toujours rester ouvert et curieux à ce qui se passe sous leurs yeux et dans le monde…). Sous des applaudissements qui traduisent la réception du message passé et les émotions créées en eux, nous finirons ce moment par un partage musical où cette trentaine d’élèves nous fera découvrir leurs musiques favorites et quelques pas de danse avant que nous les lancions dans une Macarena endiablée et très amusantes.

Alors que nos derniers jours sur l’île arrivent et que nous sentons en nous une petite tristesse à l’idée de quitter cette vie authentique, sauvage et salvatrice, nous découvrons que nous avons perdu 10 000 Kenyan Shilling (70 euros). Nous en aviserons Ken, à Nairobi pour quelques jours, qui nous dira que ce sont sans doute les enfants qui sont rentrés dans la chambre et ont pris l’argent. Il nous assure qu’il s’en occupera à son retour. Le dernier jour, Brill nous fait la surprise de venir nous voir pour passer une dernière soirée avec nous. Nous passerons de longs moments à discuter et se questionner sur nos vies respectives avant de partir dormir pour la dernière fois dans notre petite cabane.

Le lendemain, Ken arrive seulement 2h avant notre départ et nous apprend qu’il a lui-même perdu de l’argent, beaucoup d’argent. En effet, à la suite d’une erreur de sa part sur les chiffres de son compte Mpesa, il a envoyé plus de 1000 dollars sur le compte d’une autre personne. Cette somme représente plus de 4 ans d’économie et la banque ne peut pas lui garantir qu’il le retrouvera. Dégoutés pour lui et triste de cette situation, lui qui vient d’avoir un enfant et qui projette de développer la qualité de vie de sa communauté, nous décidons de ne pas lui rajouter de stress avec nos « petits » 70 euros perdus.

Nous rencontrons alors Katrina, une Slovène qui arrive de Gambie et qui compte faire un mois de volontariat à Takawiri. Les vibes sont douces et nous profitons des heures restantes pour échanger sur la vie sur l’île, sur l’Afrique et sur nos expériences de voyages.

Nous prenons nos gros sacs à dos et commençons les 30 minutes de marche pour rejoindre l’embarcadère accompagnés par toute notre petite équipe. Sur le chemin les enfants nous sautent dessus et les adultes nous saluent chaleureusement…Nous avons conscience qu’il s’agit de nos derniers moments ici alors nous nous remplissons de cette énergie si particulière, de ces sourires, de ces accolades, de ce mode de vie si particulier, si simple mais si inspirant. Arrivés à l’embarcadère, nous attendrons pendant 1h le bateau, alors nous profitons d’une messe à ciel ouvert pour observer et se remplir, pour divertir les enfants qui viennent à nous avec quelques tours de magie, pour regarder les pêcheurs ramener leur butin…

Le bateau est là, nous chargeons les sacs et nous nous retournons vers nos amis. Les câlins chaleureux échangés nous font tous monter les larmes et nous commençons à naviguer, les yeux humides mais le cœur joyeux. Nous regardons lentement Takawiri s’éloigner et nous réalisons la chance que nous avons eu de vivre ici et de lancer tous ces projets. Takawiri fera désormais toujours parti de notre géographie intérieure dans laquelle nous pourrons nous replier mentalement pour nous souvenir, nous inspirer, nous ressourcer et bien sûr aimer.

Car c’était le plaisir chaque jour de remercier encore la vie pour la simplicité et la richesse qu’elle nous offre, une vie douce et humble où chaque être a organiquement sa place et où l’esprit de ubuntu, l’unité et le destin commun, prend tout son sens. C’était un ensemble de rêves qui s’articulent pour donner un sens et un futur à cette communauté et aux deux tribus qui la composent. C’était au final rien de plus qu’une harmonie en mouvement qui nous montre encore à quel point l’humain est inspirant et résilient.

C’etait donc, posée sur des dunes rocheuses au milieu de Victoria, une minuscule île à l’énergie réconfortante, inspirante et vivifiante. C’était tout simplement Takawiri…

Nitakuona hivi karibuni,

Cris & Antho

Pour découvrir nos plus belles photos, cliquez-ici !

7 novembre 2021 1 décembre 2021

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s