C’est dans un bus de nuit que nous quittons finalement Nairobi. Nous sommes encore assez oppressés par la foule, les demandes et les regards des gens que nous croisons. Nous avons hâte de nous éloigner de la ville et laisser les terres nous surprendre.

Ken, notre hôte, âgé de 24 ans, et son meilleur ami Brill nous rejoignent et nous partons pour plus de 9h de bus. Nous arrivons à 4h du matin à Mbita, une petite ville située sur les bords du lac Victoria, le plus grand lac d’Afrique. Le ciel devient progressivement orange et Cristel se pose sur la rive pour méditer et observer les femmes complètement dénudées laver leurs corps, leur linge et leur vaisselle. Ces femmes qui ne plongent pas leur regard dans la beauté du décor mais qui semblent faire partie du tableau. Les oiseaux chantent et les montagnes au loin commencent à apparaitre. Nairobi est maintenant loin derrière nous.

Nous marchons en direction de l’embarcadère pour prendre le bateau qui nous mènera à notre destination. Sur la route nous nous arrêtons à un marché où chaque femme vend le contenu de son jardin, avec plus ou moins de quantité en fonction des moyens. Brill nous montre un pont qui relie désormais Mbita à une bande de terre plutôt grande et sauvage, l’île de Rusinga. Ce pont de 100m construit par les Chinois permet aujourd’hui une meilleure circulation des habitants d’un côté à l’autre et favorise ainsi le développement des commerces informels et le transport de marchandise.

Des aigles volent par dizaines au-dessus de nous tandis que des hippopotames montrent leur grosse tête à la surface, à l’endroit même où nous devons prendre le bateau. Il fait chaud, l’air est agréable, la vue est belle et l’ambiance est calme. Petit à petit, nous nous approprions ce lieu, ces sensations et l’esprit du voyage nous reprend. L’œil vif et malicieux nous retrouvons le plaisir d’observer les choses qui nous entourent, celui de nous laisser envahir de cet éternel présent que crée le voyage où il n’y a plus de notion d’identité, de temps ou d’espace. Tout est là sans autre raison que celle d’exister. Alors on contemple, passifs, les gens charger le bateau à la limite de la submersion avant de d’enjamber, avec aisance et habitude, les passagers déjà assis dans cette petite barque de pêche qui transportera plus de 25 personnes. Après 1h30 de bateau extrêmement lent, nous arrivons sur l’île de Takawiri, un petit îlot rocheux qui nous accueillera pour les 25 prochains jours. Le premier stop se fait au centre démographique de l’ile : des maisons de tôles d’au maximum 20m², des enfants nus qui jouent dans l’eau, un abri servant à décharger le poisson, le vider, le peser et le vendre. Au total près de 200 personnes doivent vivre ici dans ce qui chez nous serait l’espace pour seulement 4 maisons…

Après 5 minutes à longer les côtes et apercevoir cette île intrigante, nous arrivons à notre lieu final : une plage de sable blanc bordée d’arbres de caractère et de palmiers survolés par des centaines d’oiseaux. Nous suivons les marches naturelles formées par les rochers quelques minutes avant d’arriver à une sorte de place avec, au centre, un grand arbre et autour plusieurs maisons. La plus colorée d’entre elles est celle de Ken qui nous explique qu’il s’agit de ses terres paternelles. Il nous montre la maison de sa mère, celle de son frère puis celle des volontaires. Des habitations relativement simples, un peu de tôles, un peu de ciment, du bois, du temps et voilà de quoi loger plus de 10 personnes dans un charme certain et une simplicité salvatrice. Les chèvres, les poules et les vaches circulent librement dans cette ferme ouverte…

Un peu fatigués du transport, nous partons nous reposer dans notre maison de 20m² composée de 3 chambres pour les volontaires et d’une petite entrée contenant une étagère faisant office de bibliothèque, la seule sur l’île. Nous partagerons notre maisonnette avec Leoni, une Allemande de 19 ans venant de finir sa scolarité au sein d’une école Steiner-Waldorf, qui nous rejoindra une semaine après notre arrivée et avec qui nous aurons de nombreux moments de partage riches et captivants.

Au réveil de la sieste, nous partons avec Ken pour une petite visite de l’île. Ce qui nous frappe directement c’est la liberté dont jouissent les enfants, qui sont littéralement partout. Chaque petite place, chaque sentier nous permet de rencontrer un nombre incalculable d’enfants. Ils nous checkent, viennent vers nous, nous touchent et nous appellent par le nom commun pour appeler les blancs : Mzungu.

Nous distribuons ainsi les affections aux enfants, les poignées de mains aux adultes et nous découvrons l’île et son organisation. Un premier village, à 10min de chez Ken, fait de petites maisons entièrement de tôle et de quelques petits commerces est principalement réservé aux pécheurs. Ces travailleurs venus d’ailleurs louent pour la plupart leur abri de fortune et partent chaque nuit sur le lac pour pécher des petits poissons qu’ils éclairent à la lampe pour les faire remonter à la surface. Des filets énormes sont étalés sur le sol et les femmes trient ces minuscules poissons pour les faire sécher avant de les vendre, sur l’île principalement et sur l’ile voisine : Mfangano Island.

Nous rencontrons plusieurs vielles dames qui nous accueillent avec un sourire un peu particulier : il leur manque les 6 dents du bas. On nous explique qu’il s’agit d’une ancienne tradition aujourd’hui caduque chez les Luo, la plus grande des deux tribus peuplant l’île. Agés de 12 à 16 ans, hommes et femmes Luo devaient se faire arracher les 6 dents du bas pour pouvoir rentrer dans l’âge adulte et pouvoir ensuite être mariés. Ce rite de passage nous intrigue, surtout lorsque nous pensons à la douleur de l’acte, fait sans anesthésiant et souvent en présence de membres de la communauté. Nous apprendrons plus tard que les dents étaient ôtées aux Luo pour, en plus de l’agrégation à l’âge adulte, identifier les corps des personnes retrouvées mortes loin de leur communauté et permettre ainsi le rapatriement du corps. Une carte d’identité ethnique en somme…

Nous nous arrêtons chez l’oncle de Ken, un pasteur polygame qui vient de subir une opération au ventre et qui se repose dehors, sur un lit placé à l’ombre d’une pergola porteuse de fruits de la passion et bercé par le chant des oiseaux. Sa famille est assise autour de lui et nous les écoutons parler cette langue inconnue alors que le soleil se couche progressivement. Nous reprenons alors la route pour rejoindre la plus grande plage de l’île où des groupes d’hommes et de femmes tirent sur des filets immergés dans l’eau en espérant y trouver quelques poissons avant que la pluie ne s’abatte sur eux.

Alors que le crépuscule nous enveloppe, Brill, heureux et fier, nous pointe les lumières qui illuminent Mfangano Island droit devant nous. Face à notre manque de réaction, il nous explique que l’électricité a été installée il y a seulement 5 ans sur son île. Les lumières contrastent ainsi avec la pénombre de Takawiri, où seuls les plus riches sont dotés de panneaux solaires alors que les autres s’éclairent à la bougie ou au feu qu’ils doivent faire pour préparer la nourriture du soir, en raison du cout important du gaz sur l’île.

En rentrant, Ken demande à Cristel de cuisiner, sa mère étant souffrante. Exécutant chaque étape de préparation des pâtes aux champignons indiquée par Brill qui lui explique que sur l’île il est très mal vu qu’un homme cuisine. Lorsque celui-ci vit seul à Nairobi pour travailler, il prend beaucoup de plaisir à suivre des tutos de cuisine et expérimenter de nouvelles manières de cuire son poisson mais de retour sur les terres natales, le poids des mœurs et des traditions de la communauté prend le dessus, même enfermés dans cette petite cuisine à l’abris des regards et de la pluie. Cuisiner au feu de bois à l’intérieur n’est pas le seul défi pour Cristel qui voit s’évanouir des centaines de moucherons dans la sauce qui mijote. Une fois installés dans le salon de Ken, face à nos assiettes ainsi assaisonnées de ces petits cadavres, Ken nous rassure : ils sont comestibles. Pour le dîner nous opterons alors pour une ambiance tamisée, aidée par l’impuissance des panneaux solaires.

Le petit-déjeuner est davantage appétissant. Autour de cette table posée au milieu des vaches et des poules, nous nous délectons de ce qui sera notre met favoris : les fameux beignets appelés mandazis. C’est à ce moment de la journée que nous savourons un air encore léger, que nous élaborons des plans simples pour la journée, que nous observons les chèvres s’affronter dans des pirouettes spectaculaires alors que les aigles zyeutent les poussins imprudents… Ces matins où encore ensommeillés d’une nuit de plus de 10h, nous restons silencieux. Seuls les coqs, qui, dans un excès de courage, parviennent à nous voler une tranche de pain et ainsi à nous mettre en mouvement. Ken nous reçoit un matin, les bras prêts à nous recevoir. Son épouse a accouché dans la nuit d’un petit garçon, leur premier enfant. Pris dans l’excitation et la joie, il nous montre des photos et nous passe la jeune maman au téléphone. La tradition veut que la femme accouche auprès de sa mère et non de son mari. Sa belle-famille habitant loin d’ici, Ken devra alors attendre plusieurs mois avant de prendre son bébé dans ses bras. Nous comprenons alors que les pères ont un rôle et un rapport à la famille bien différents de ce que nous connaissons. Sans réellement comprendre pourquoi, Brill ne semble pas voir d’urgence à retrouver son fils âgé d’un an et sa copine restés sur l’île de Mfangano, qu’il n’a pas vu depuis 9 mois…        

Chaque matin, nous nous rendons à l’école publique pour préparer et distribuer le porridge aux enfants. Nous tentons d’aider au maximum Sara, une jeune femme employée par Ken dans la préparation de la mixture mais nous finissons par comprendre que notre assistance n’est ni vraiment utile ni vraiment désirée. Alors on mélange la farine à l’eau, de temps en temps on rajoute une brindille au feu, histoire de se sentir impliqués. Sara est tanzanienne et ne parle pas un mot d’anglais, alors on se débrouille avec nos deux mots de swahilli… insuffisants pour lui poser les mille questions qu’on aurait à lui poser. Alors on se contente d’observer sa posture d’enfant, son corps de femme, sa force nécessaire et son efficacité indéniable dans la concoction du porridge, ses yeux qui roulent face à notre aide maladroite et ses gestes brusques envers son bébé, Debora, qui l’accompagne partout. La cuisson du porridge semble toujours durer une éternité, sans compter le temps nécessaire pour que la marmite refroidisse avant de le servir.

Heureusement la récrée est longue et la cour est immense. Nous y passons des heures à développer nos compétences d’animateurs, sans matériel et sans langue commune. Cristel se laisse aller à l’impro avec les petits dans des rondes et des jacques-a-dit désorganisés pendant qu’Anthony impressionne les plus grands avec du jonglage et des tours de magie. Les plus petits caresses nos peaux inlassablement et se disputent nos mains et nos genoux. Après avoir fait un câlin à une petite pour la consoler d’une chute, Cristel verra les autres enfants encercler leur camarade pour renifler l’odeur de la mzungu. Nous nous émerveillons de la facilité avec laquelle nous pouvons faire rire ces enfants, les impressionner, les animer. Ils questionnent les grains de beauté, les tatouages et les piercings. Ils s’outrent d’une tâche sur nos vêtements alors que leurs uniformes sont déchirés au point parfois de laisser apparaitre leurs sous-vêtements. Lorsque leur curiosité devient ingérable et que nous leur faisons signe de nous laisser respirer, une équipe de petits gardes du corps se forme devant nous criant à leurs camarades « Space ! Space ! ».

C’est en général à ce moment-là que les instituteurs en profitent pour venir nous voir. Ils nous questionnent notamment sur la manière dont nous percevons leur école en comparaison aux établissements scolaires français. Nous avons parfois l’impression, sans trop savoir pourquoi, qu’ils s’attendent à ce qu’on les plaigne. Un professeur nous dira, de lui-même, « comparés à vous, nous sommes sous-développés », ce à quoi nous répondrons que cette notion est une construction abjecte ne prenant pas en compte la notion originelle de développement, présentée par la Commission Sud de 1990 et entendue comme telle : « le développement véritable est un processus qui permet aux individus de construire leur personnalité, de prendre confiance en eux et de mener une existence digne et épanouie. ». L’idée de développement qui leur est proposée correspond surtout à une accumulation de capital, dont la résultante est la maitrise de la nature, là où, ici, il s’agit plus de vivre en harmonie avec elle que de la dominer. Lorsque Truman dit en 1949 que la plupart des pays du monde sont sous-développés, il lance alors la course du sud pour rattraper le nord, qui y trouve un prétexte pour continuer à entreprendre dans le sud et produire pour les faire rattraper leur « retard ». De là, commence une longue aliénation du culturel par l’économique dont le folklore touristique en est un des nombreux exemples. Le désenchâssement de l’économique du fait social, dans lequel le lien supplante le bien, conduit ainsi à l’autonomisation dangereuse de l’économie, qui entraine course au profit, individualisme, ethnocide et classifications évolutionnistes arbitraires excluant le bien être des populations dans les mesures de progrès.

Alors, face à ce professeur, on insiste sur notre admiration face à ce cadre de travail exceptionnel offert aux enfants ignorant notre consternation en ce qui concerne les méthodes pédagogiques employés. Tandis qu’un instituteur insiste auprès de Cristel pour qu’elle lui trouve une seconde épouse en France et après lui avoir posé des questions sur sa contraception, sa non-croyance en Dieu et son concubinage, elle s’enfuit pour mettre fin à une bagarre entre trois élèves. L’instituteur lui dira de les laisser, « ça les rend plus forts ». La vieille école quoi… Celle qui donne encore le droit aux professeurs, de la maternelle jusqu’au lycée, de frapper les élèves avec les mains ou des bouts de bâtons. Lorsqu’on évoque auprès des personnes rencontrées qu’en Europe il est interdit, même en tant que parent, de lever la main sur un enfant, on nous renvoie la question suivante : « Mais comment vous faites lorsqu’ils ne sont pas sages ? » …

Alors que nous tournons encore et encore la cuillère en bois dans la grosse marmite pour tiédir le porridge, les plus petits faiblissent. Comme cette petite fille qui reste muette, collée à Anthony chaque jour. Le regard vide, elle ne sourit pas mais semble trouver le réconfort et l’apaisement dans ses bras. Lorsque la bouillie est enfin prête à être distribuée, tous les enfants se bousculent, tasse en plastique à la main et bras tendu. Mais la petite protégée d’Anthony semble si fatiguée qu’elle oublie la raison de sa si longue attente. Les plus jeunes sont servis en premier, puis les classes des plus grands sont appelés en fonction de la quantité de porridge restant.

Parfois les dernières gouttes sont données en plein milieu de la file d’attente et nous devons alors annoncer aux autres élèves qu’il ne reste plus rien pour eux. Parfois, il y a du rab et l’excitation devient incontrôlable. Ce feeding program initié par Ken il y a 3 ans a pour objectif d’améliorer la concentration en classe pour les nombreux élèves qui n’ont pas la chance d’avoir un petit-déjeuner à la maison avant de partir à l’école… Comme disaient les réunionnais, goni vid i tyen pas debout (un sac vide ne tient pas debout) ! Le second impact positif observé est l’augmentation du taux de présence à l’école. Ne jamais sous-estimer le pouvoir d’un peu de farine et d’un peu d’eau…

Les après-midis les enfants du coin viennent toquer à notre porte pour accéder aux livres et matériel de la bibliothèque « Help me with paper ». Cindy, la chipie, Irin, la tête d’ange, Farell, le blagueur font en général partie de ces enfants. Assis par terre devant notre maison, nous observons leur créativité débordante et leur concentration attendrissante avant que les chamailleries ne mettent fin à l’activité. Cindy est souvent responsable de ces disputes, arrachant des mains les crayons de couleurs de ces camarades, les mêmes crayons dont elles disposent déjà pourtant. Elle fait partie de ces enfants que l’on aime tout de suite mais qui sait aussi jouer sur nos nerfs. Cindy est toujours là. Lorsqu’elle nous voit manger, elle part vite chez elle se chercher une assiette et s’invite à notre table. Lorsque nous nous baignons dans le lac, Cindy retire instantanément ces vêtements et vient accrocher son petit corps tout nu à nos dos. Lorsque Cristel étale de l’huile de coco sur son corps, Cindy forme un creux dans ses petites mains pour en faire autant. Lorsqu’une bagarre éclate à l’école, Cindy est toujours dedans. Ce qu’il y a d’incroyable avec elle, c’est qu’elle semble ignorer totalement le fait que nous ne parlons pas la même langue. Elle nous parle en Luo, on lui répond en Français. Cindy respire la liberté, soumise à aucune loi, à aucune surveillance. Sa mère, débordée avec ses plus jeunes enfants, s’excusera à plusieurs reprises de l’impertinence de sa fille et nous rappellera qu’il ne faut pas hésiter à lui mettre des coups. Farell est le plus grand concurrent de Cindy, en un peu plus raisonnable peut-être. Ses petites dents en moins et ses grands yeux écarquillés, Farell est partout sur l’île, lui aussi toujours prêt à faire des farces.

Nous avons aussi la chance d’avoir la visite des plus grands comme le responsable Barack Obama (qui est son véritable prénom) qui aime peindre le drapeau Kenyan et Euvine, la nièce de Ken qui demande à jouer aux cartes entre deux corvées. Euvine, qui a 11 ans, vit avec sa grand-mère, la première épouse du père défunt de Ken. Sa mère, qui l’a eu très jeune, est partie sur le continent, gagnant sa vie grâce à la prostitution. Alors que son corps commence tout juste à se transformer, la jeune fille se lève très tôt le matin pour aller laver la vaisselle et le linge dans le lac et remonter de l’eau avant de partir à l’école. En rentrant le soir, elle s’affaire à la préparation du dîner. Lorsqu’elle retrouve un soupçon d’innocence dans une partie de bataille ou de pick, nous entendons très vite au loin le cri de la vieille dame « Euvine ! ».

Un jour, alors que nous rentrons de l’école, nous découvrons un bébé chiot devant notre maison. Attachés à lui dès le premier coup d’œil, nous passerons des journées à jouer avec, à se faire mordiller, à s’attacher et à hésiter à le ramener en France. Mais il nous reste encore plus de 3 mois de voyage et la logistique nous semble trop complexe…Alors Ken décide de l’adopter. Mais après plusieurs jours de présence, nous apprendrons que les propriétaires, qui l’avait finalement donné à Ken, ont trouvé un arrangement financier avec des gens de l’île voisine qui désirent un chien pour chasser les singes de leur propriété. Il a été vendu 3 euros alors que Ken était son nouveau propriétaire officiel…C’est fou ce que l’on peut faire pour de l’argent….

Après avoir joué avec les enfants en début d’après-midi, nous nous attelons à notre mission principale sur l’île ; aider Ken à rassembler des fonds pour construire une nouvelle école. En effet, l’école principale est surchargée et accueille aussi bien des jeunes de 2 ans que des grands de plus de 15 ans, créant ainsi des situations de bizutage difficiles à juguler dans une cour énorme avec plus de 350 enfants. Ken nous montre ainsi le terrain familial qu’il souhaite convertir en community school de 4 classes afin de permettre aux plus jeunes de suivre une scolarité plus intimiste, efficace, agréable et abordable (l’école sera sensiblement moins chère que l’école publique).

Le terrain est très grand et s’étend jusqu’aux abords du lac, où se trouve le jardin de sa mère. Bien qu’il soit autorisé à utiliser gratuitement les pierres présentent sur l’île pour construire des bâtiments, il nous explique qu’il lui faudra lever au total près de 9000 euros pour cette réalisation. Face à son discours, nous découvrons un homme ambitieux et motivé pour le bien-être de sa communauté. Il a déjà construit une maison pour accueillir des volontaires, créé une petite bibliothèque pour les adultes et les enfants, lancé un programme de nutrition dans l’école principale et met en place toutes les deux semaines un programme d’entraide et de financement communautaire (tontine) pour les veuves de l’île.

Mais parce qu’il est toujours plus intéressant d’apprendre à quelqu’un à pécher que de lui donner directement du poisson que nous décidons de le former et de l’accompagner dans une démarche marketing. Anthony se renseigne sur le fonctionnement d’un crowdfunding et commence à mettre en place plusieurs étapes pour donner à Ken la possibilité d’élargir sa communauté sur les réseaux sociaux. Il développe pour lui un plan de communication qui lui sera nécessaire pour animer et sensibiliser sa cible pendant plusieurs semaines avant de lancer la page pour recueillir les fonds. Aux réactions de Ken sur les différentes actions de formation entreprises, nous nous rendons compte que ce n’était probablement pas ce à quoi il s’attendait. Pour lui, une levée de fond n’est pas un processus long et minutieux à construire mais plutôt un acte isolé d’un ou plusieurs volontaires qui demanderont à leurs proches de les aider à financer un projet. Nous découvrons, avec son manque d’entrain et sa difficulté à rester attentif face aux différents process mis en place par Anthony, qu’il est dans une démarche passive et que, dans sa représentation, ce sont les blancs qui doivent tout faire pour lui apporter de l’argent. Nous refusons cette approche et nous décidons de mettre en place tout ce que nous pouvons pour l’inclure. C’est ainsi que nous nous retrouverons sur l’île d’en face, celle de Brill, Mfangano. Nous irons plusieurs jours sur cette île pour utiliser la connexion internet d’un resort en bord de lac pour le former, lancer la campagne de communication et prendre du temps pour contacter nos proches. Cristel profite d’un appel à son père qui travaille dans l’humanitaire pour solliciter son aide pour le projet d’école. Il l’invite à adresser un dossier complet à ses collègues kenyans pour récolter les 8000€ permettant la construction de l’école. Malgré le manque de curiosité de Ken envers ces financeurs inespérés, nous mettons tout notre cœur dans la constitution de ce dossier, soignant le storytelling du jeune homme et sélectionnant les meilleurs clichés réalisés par Anthony après plus de 3 jours de photos à l’école, dans le village, à la rencontre des habitants et de la vie locale… Nous apprécions venir sur cette île au cadre spectaculaire pour œuvrer pour ce qui nous semble juste.

Notre première visite de Mfangano s’était faite en l’absence de Ken et aux côtés de Brill et sa joie de retourner dans son village après 9 mois d’absence. Ça ne faisait que quelques jours que nous vivions sur le caillou de Takawiri mais à peine descendus du bateau nous voilà frappés par la présence de motos. Si les voitures sont également autorisées sur les routes de l’île, nous n’en avons pas croisé une seule. La petite ville portuaire de Sena est douce et vivante. Les marchands d’ananas, de mangues, de chapatis, de poissons frits et de mandazis colorent les rues ensablées où les vaches et les chiens circulent librement. Cette île est beaucoup plus grande que Takawiri et, lors d’une randonnée dominicale à la visite des villages perchés en haut de l’île, nous apprendrons que certains insulaires ne sont jamais allés au bord du lac et sont toujours restés chez eux, sur les hauteurs de Mfangano…

Nous montons tous les trois à bord d’une moto en direction du village natal de Brill et découvrons des vues sublimes sur le lac, qui n’ont rien à envier aux côtes maritimes. Si l’électricité est installée sur cette partie de l’île, les routes elles ne sont ni bitumées ni entretenues. Notre petite moto ne parviendra pas à supporter nos poids dans les montées, nous faisant ainsi tomber à la renverse ! Lorsque nous finissons par arriver à bon port, nous faisons le tour des maisons de la famille de Brill avec toujours autant de difficultés à comprendre les relations intrafamiliales. Si la polygamie complique les arbres généalogiques, nous comprenons également que nous n’avons pas les mêmes définitions de « oncle », « demi-frère », « mère », « nièce » etc. Ainsi, quatre femmes se sont présentées comme étant la mère de Brill !

Mais quoiqu’il en soit tous nous ont reçu avec chaleur et sympathie sans que la langue ne soit une barrière. Brill nous emmène voir ses cousins qui travaillent dans les terres qui longent le lac. Nous enjambons une première digue pour accéder aux luxuriants pieds de tomates arrosés à volonté à l’aide d’un générateur et d’une pompe installée au bord du lac. On nous explique alors que ces digues servent à protéger les plantations de l’appétit dévastateur des hippopotames… un grand défi pour ces agriculteurs que nous n’aurions jamais imaginé ! Alors que nous nous dirigeons vers les plantations de bananiers, qui eux ne sont pas au gout des hippos, nous ressentons toute la fierté de ces jeunes hommes. La fierté de travailler à la force de ses bras, de sa tête et de son cœur dans un cadre aussi spécial. Nous les écoutons parler de leur travail alors que nous nous sentons ensevelis d’une énergie incroyablement juste.

Nous poursuivons nos visites en nous rendant chez la grand-mère de Brill. Bien que son âge exact reste inconnu pour tout le monde, y compris pour elle, personne ne mettrait en doute son statut de centenaire. Si ses 6 dents du bas en moins témoignent d’un passé lointain, sa mémoire, elle, n’a plus cette capacité. Nous lui posons des questions en vain sur le temps d’avant mais elle ne nous parle que de sa fille défunte il y a peu et de l’arrivée de l’électricité dans sa maison, il y a un an. Nous lui demandons si elle se sert du téléviseur accroché au mur mais elle nous explique qu’elle ne sait pas s’en servir et que ce sont ses fils qui la regardent lorsqu’ils lui rendent visite. A vrai dire nous ne savons pas vraiment à quoi l’électricité lui sert, elle qui perd la vue un peu plus chaque jour. Avant de terminer nos échanges elle nous dit que lorsqu’elle a appris notre venue prochaine, elle a réuni un peu d’argent pour nous offrir ça : trois bananes que nous avons savouré dans le partage.

Nous la quittons, remplis d’amour et de gratitude, pour aller finalement voir la maison de Brill construite dans le jardin de son père et de sa seconde femme. Une maison simple faite de terre et de fumier. Il remplacera les murs par du vrai ciment lorsque les finances le permettront. C’est dans cette maison qu’il vit normalement avec sa femme et son fils qui sont, en son absence, auprès de sa belle-famille de l’autre côté de l’île. Il nous montre également la maison de son frère, parti vivre à Nairobi. Inspiré par la démarche de son meilleur ami Ken, Brill a cette maison à disposition pour recevoir à son tour des volontaires pour aider à la ferme familiale et mettre en place un feeding program à l’école la plus proche. Nous reprenons la moto pour nous rendre là où nous avions repéré des singes à l’aller et où se trouve un écolodge que souhaitions visiter. Le manager nous reçoit pour nous présenter les lieux qui appellent au calme, entourés d’une nature luxuriante nous rappelant celle que nous aimions tant en Amérique Latine. C’est là que nous voyons les premiers touristes blancs, ressemblant à la caricature du britannique fortuné cherchant un peu de répit auprès de ce qui lui appartenait jadis. Nous visitons avec émerveillement l’un des hébergements insolites proposés par le complexe : une maison construite sur un immense rocher au bord du lac, rocher que nous pouvons escalader directement dans le salon ! Enfin, à côté d’un petit potager protégé des singes à l’aide d’un grillage, nous trouvons ce que nous étions venu chercher : une petite maison construite de terre et de bouteilles en plastique… de quoi nous inspirer pour solutionner en partie l’un des plus gros problèmes de Takawiri : la gestion des déchets.

Le waste management était l’une des missions qui nous avait été proposées par Ken à notre arrivée. Nous avions eu le soutien des instituteurs, dont certains viennent en classe accompagné de leur bébé, pour disposer de quelques après-midis par semaine des plus grands élèves afin de travailler sur ce sujet. Nous les avions alors réunis lors de la première séance dans la cour de récréation où seul Barack Obama avait eu le courage de répondre à la question « Pourquoi est-il dangereux de jeter ses déchets dans la nature ? ». Question complexe lorsque depuis toujours nous avons vu nos parents, nos grands-parents et nos voisins jeter leurs déchets depuis leurs fenêtres. Après avoir transmis les principes de base de l’écologie, une fois en anglais par Cristel, puis une fois en Luo par Ken, nous avons distribué les 4 ou 5 sacs que nous avions pu trouver à la petite centaine d’élèves présents, avant de les diviser en deux groupes. Un groupe en direction du Sud, un groupe en direction du Nord. Notre inquiétude face au nombre de sacs versus le nombre de déchets s’est vite estompée. La débrouillardise des élèves s’est vite avérée efficace, utilisant jusqu’au moindre sachet de pain de mie pour ramasser les innombrables morceaux de plastiques. Si une bonne partie des élèves profitent de cette excursion pour se promener, se contentant d’indiquer aux autres où se trouvent les déchets, notre petite armée ramasse sans se plaindre et sans gants les innombrables emballages de préservatifs, les petites batteries usées, les morceaux de tongs, les bouteilles et les sachets d’épices. Nous croisons les regards déroutés des vieilles femmes de l’île qui nous demandent pourquoi nous ramassons le plastique devant leur maison. Personne ne leur avait parlé de ces soi-disant impacts sur la nature et donc sur l’Homme.

Une fois les bras surchargés de sacs remplis de déchets, nous sommes confrontés au point aussi crucial qu’irrésolu : que faire du plastique sans éboueurs ? Lorsque nous avions émis l’idée auprès de Ken de creuser une fosse, le temps de trouver une solution plus durable, il a tout de suite été d’accord. Mais lorsqu’il a fallu la créer, la machette semblait être le seul outil à notre disposition… Un peu honteux, nous indiquons alors aux enfants de faire un gros tas, par-ci, un autre, par-là, le temps d’écrire une lettre aux autorités locales pour mettre en place une récupération des déchets régulière, le temps que les tas se dissipent au gré du vent… En effet cette lettre serait qu’une bouteille à la mer qui ne nous laisse que peu d’espoir lorsque l’on repense aux ordures qui jonchaient les rues de la capitale… En faisant des recherches sur la gestion des déchets au Kenya, nous tombons sur un article qui présente une négociation en cours entre le Kenya et les USA qui finit de nous enlever l’espoir restant : Les Etats-Unis sont en négociation avec le président Kenyatta pour l’import dans ce pays de plus de 500 millions de tonnes de déchets par an. En effet, cet accord permettrait au président et à ses sbires de s’enrichir mais, dans un pays où seulement 7% des déchets peuvent être recyclés, cela conduirait à une situation inévitablement désastreuse pour la nature et les habitants. Le coup de grâce est reçu quand nous lisons à la fin de cet article que la mise en place de cet arrangement, plus financier qu’écologique, n’est, au vu de l’avancée des pourparlers, plus qu’une question de temps…

Lors de notre seconde session de waste management, Leoni prend la parole pour cette fois souligner le danger que représente la crémation du plastique pour la santé et pour la couche d’ozone. Un peu moins enthousiastes que la première fois, un peu moins crédules surement, les élèvent empilent des tas et des tas de plastiques auprès du village de pêcheurs qui représentent la plus grande concentration d’humains et donc de déchets de l’île. Face à ces montagnes de plastique tout le monde se félicitent du travail accompli lorsque des villageois, voulant apporter leur pierre à l’édifice, recouvrent nos trouvailles d’essence avant de craquer avec satisfaction une allumette…

Déchirées à la vue de tous ces déchets rencontrés autour de notre maison, sur notre route pour le lac et sur la plage, nous décidons avec Léonie de poursuivre la collecte. Nous avons été bouleversés de trouver un nombre important et inévitable de serviettes hygiéniques et de bouteilles en plastique prés de ce lac qui est pourtant le trésor des habitants de Takawiri. Le lac est utilisé comme baignoire, évier, lavoir. Son eau hydrate les gorges asséchées et ses poissons remplissent les ventres vides. Malheureusement les populations qui bordent le lac ont adopté ce qui venaient de l’occident sans avoir pu prendre conscience des dangers qu’ils représentaient, ni avoir le temps de dimensionner les infrastructures pour traiter les déchets. Grace à la traduction de Brill, Sara nous raconte avec amusement qu’il y a un an, quelqu’un aurait laissé s’échapper, volontairement ou non, un produit chimique dans le lac ce qui a eu pour effet de faire remonter les poissons à la surface. Les villageois n’avaient plus qu’à récupérer ces cadavres par dizaines et à se régaler ! En Luo, le lac Victoria est appelé Nam Lolwe, ce qui signifie les eaux sans fin. Si le lac parait en effet s’étendre sans limite à l’horizon, la pollution humaine qu’il subit a un impact désastreux sur la flore et donc sur les 450 espèces de poissons (dont 300 endémiques), les insectes aquatiques et enfin sur les quelques 300 espèces d’oiseaux dont l’aigle pêcheur, la grande aigrette ou encore le cormoran africain. Nous avons la chance d’observer la multitude d’oiseaux encore présents aujourd’hui notamment lors de nos sorties pêche autour de l’île, qui, à notre grand soulagement, ce sont trouvées infructueuses.

C’est lorsque nous avons pris le Waterbus pour la première fois que nous découvrons avec enchantement une campagne de communication visant à informer les passagers des conséquences des déchets jetés sur la nature en affichant des images de poissons éventrés dont les entrailles sont remplies de plastique. Depuis 2010, ce catamaran jaune, créé par deux ingénieurs Néerlandais, survole l’eau à toute allure et propose un transport sûr et respectueux de l’environnement. Les affiches écologiques ne sont pas les seules à mettre en garde les passagers qui peuvent lire également des messages contre le harcèlement sexuel. Un anthropologue bhoutanais rencontré sur Mfangano réalisait d’ailleurs avec son équipe une étude sur l’impact positif du Waterbus sur les conditions de vie des femmes qui peuvent à présent marchander leurs fruits et légumes sur le continent en toute sécurité, sans perdre du temps de navigation et toujours à un prix accessible. Mais lorsque les horaires ou l’itinéraire de celui-ci ne nous conviennent pas, nous montons à bord du premier bateau qui accepte de nous prendre. Certains sont assez grands pour transporter motos, planches et marchandises et d’autres suffisent tout juste à nous transporter…percés de tous les côtés, nous écopons sans fin l’eau et les poissons chats infiltrés. Il nous est déjà arrivé d’attendre plusieurs heures au port que le capitaine ayant accepté de nous ramener sur Takawiri aille chez le coiffeur.

Nous nous étonnons à chaque fois du rapport aux horaires et à l’organisation des habitants. Il faut intégrer l’idée que l’instant d’après est fait de « peut-être » et que demain peut vouloir dire « un jour ». Dans cette philosophie de l’instant, nous remarquons aussi une absence de proactivité et d’anticipation. Pour l’une de nos sessions de travail à Mfangano, Ken a demandé à sa sœur, Tabou (qui signifie « problème » en Luo), de nous accompagner. A 14h55, alors que nous sommes en plein travail au resort, nous lui demandons à quelle heure est le dernier bateau pour Takawiri afin de planifier le reste de la journée. Elle nous répond 15h, tout en sachant qu’il serait impossible d’être au port en 5 min ! Mis à part faire des gros yeux lorsque nous avons annoncé pour rire que nous allions devoir dormir ici, la jeune femme n’a eu aucune réaction face à la situation qui nécessitait pourtant une recherche active de solutions ! Evidemment nous sommes tentés et inspirés par cette vie où l’heure n’existe pas, celle où nous laisserions les problèmes se régler d’eux-mêmes, celle où les promesses du présent valent plus que celles du futur. Mais nous sommes aussi forcés de constater les conséquences de ce mode de vie. En effet, nous avons pu observer à plusieurs reprises une absence de combativité face à des situations paraissant pourtant solvables… Comme aveuglés par un sentiment de fatalité, ils ne s’autorisent ni progrès ni changement quelconque. Lorsqu’Anthony demande à un groupe de villageois, avec qui il aime passer du temps à fumer le calumet, pourquoi ils ne réunissent pas leurs économies pour s’acheter un générateur et une pompe pour se relier à l’eau du lac, ils répondent que l’idée est inenvisageable car cela générerait trop de jalousies et de conflits avec les voisins et les membres de la famille. Alors, plutôt que de réfléchir à une solution pour éviter ces conflits tout en voyant sa qualité de vie améliorée par notamment la possibilité d’avoir un potager, ils semblent accepter l’impuissance. Était-ce la même passivité intrinsèque qui pousse certains parents à ne pas envoyer leurs enfants à l’école les jours de pluies ? Aucune idée, mais il faut admettre que ce rythme lent, ces jours qui s’écoulent sans que rien ne se passe vraiment mais où le peu suffit pour remplir son être d’une entière satisfaction est contagieux. Là où internet n’existe pas, où l’électricité est rare et où le temps n’a aucun sens, nous nous donnons pleinement aux lectures inspirantes et aux idées créatrices. Ces idées qui nourrissent un présent et qui préparent, pour nous, un futur…

Outre la demande d’attention fréquente des enfants, les allées et venues des adultes parviennent à nous sortir de nos délectables pensées productives. Lorsque nous sommes installés dans les canapés de Ken, nous observons de façon encore plus flagrantes la proximité entre les membres des communautés africaines. Une proximité que nous, occidentaux, appellerions « intrusions » ou encore « non-respect de l’espace privé ». Une porte ouverte -ce qui est un pléonasme sur l’île- est une invitation à entrer, à s’assoir, à se servir, à commenter, à regarder ce qu’il y a à regarder, à toucher ce qu’il a à toucher, et parfois, ce qu’il y a sans doute de plus perturbant pour nous, à juste rester silencieux. Cristel surprendra carrément un voisin, à qui elle a prêté son téléphone afin qu’il puisse écouter de la musique, explorer sans gêne ses albums photos. Malgré la fatigue que nous crée parfois cette constante « proximité », nous en admirons aussi la beauté promise et retranscrite dans ce proverbe africain : « Il faut tout un village pour élever un enfant.»

Après plus d’un an de voyage et des années d’intérêt pour l’anthropologie et la sociologie, nous arrivons encore à nous étonner combien découvrir une culture génère un recul incroyablement riche sur sa propre culture. Des prises de recul qui confirment l’absurdité de la classification des pays par niveau de développement. C’est en voulant raconter les traditions que nous avons en France, pays incontestablement « développé », que nous prenons conscience à quel point les plus perpétuées sont victimes du système capitaliste consistant à offrir des cadeaux ou à donner de l’argent : anniversaires, Noël, la petite souris… Et lorsque l’on tente d’expliquer que ce n’est pas parce qu’on est français, ni parce que nous voyageons que nous sommes riches, en prenant soin de décrire le coût de la vie et notre faible pouvoir d’achat, nous sommes renvoyés à la folie de ce même système capitaliste. Celui qui nous fait payer le droit d’exister, celui de vivre, celui de mourir et même celui d’être mort. Un habitant de Takawiri, avec qui nous aimons confronter nos différences culturelles, nous rétorquera : « si vous n’avez pas d’argent pour manger à votre faim, vous pouvez toujours aller pêcher» ce à quoi nous répondrons qu’il faut payer un permis de pêche et que le matériel aussi peut couter cher. L’homme rira, mi-incrédule, mi-désolé. Il nous rétorquera ensuite « si vous n’avez pas l’argent pour dormir sous un toit, vivez dans la maison de vos ancêtres », ce à quoi nous répondrons qu’il faut être mobile pour étudier, pour travailler et qu’il faudra de toutes façons payer une taxe foncière et des frais de succession. L’homme rira, mi-incrédule, mi-désolé. Il nous rétorquera enfin « si vous n’avez pas assez d’argent pour vivre, alors vous mourrez », ce à quoi nous répondrons que les funérailles sont hors de prix et que les concessions funéraires seront un poids pour notre descendance. L’homme rira, mi-incrédule, mi-désolé. Ici, on n’exproprie pas ses aïeules, on les enterre sur leurs terres. Ainsi sur Takawiri, on marche sur les tombes qui entourent les maisons, on court, on tombe, on saute sur celles qui sont placées au milieu du terrain de foot. Et ce avec le plus grand respect, celui de laisser exister.

On se laisse alors inspirer au maximum par ce modèle centré sur le « droit à l’existence » avant d’être ralentis par celui, réservé uniquement aux hommes, « de posséder ». C’est ainsi qu’un homme échange du bétail contre une femme. La femme devient alors sa possession. Lorsque l’on demande à un homme luo pourquoi il n’autoriserait pas sa femme à aller voir d’autres hommes alors qu’il se permet l’infidélité, il nous expliquera que c’est la femme qui est mariée à l’homme, alors que lui, il ne lui appartient pas. C’est pour cela qu’un homme ayant plusieurs amantes est un homme et qu’une femme ayant plusieurs amants est une prostituée. Mais si avoir des maitresses demandent tout de même de se cacher, avoir plusieurs épouses est signe de pouvoir et de prospérité. Si bien que polygamie et christianisme s’assemblent dans un syncrétisme totalement accepté. A défaut de pouvoir poser la question aux premières concernées (elles ne parlent que très peu anglais), nous demandons aux hommes ce que pense leur première épouse vis-à-vis de la polygamie. Leur réponse : « Les femmes africaines sont trop jalouses ! Elles se battent entre elles parfois, elles se disputent… mais bon elles n’ont pas le choix. » Et il est vrai que pour beaucoup, elles n’ont pas le choix. Un divorce à l’initiative de la femme nécessiterait que sa famille rembourse l’intégralité de la dote à l’ex-mari, ce que beaucoup ne peuvent s’offrir. Une certaine nausée nous empare alors face aux scènes cauchemardesques et incontrôlables que notre imagination donne à voir à l’évocation d’une fuite impossible. Car, nous le savons, malgré les avancées majeures en termes de droits des femmes au niveau national, les pratiques restent compliquées à changer. Par exemple, alors que les lois changent dans le pays concernant le droit à l’héritage pour les femmes, les filles n’héritent que très rarement des terres de leur père. Le poids de la tradition trouvera toujours le moyen de subsister dans ces régions oubliées par l’Etat.

Si les Maires des villages sont assignés par le gouvernement, les gouverneurs des régions, eux, sont élus par le peuple. Dans ces élections, qui représentent l’une des seules participations accordées aux citoyens dans la politique, se jouent des campagnes acharnées. Les candidats vont de village en village donner des meetings lors desquels ils vont distribuer de l’argent au public. Pourquoi s’embêter avec des promesses que l’on ne tiendra jamais lorsqu’on peut s’acheter directement des voies. Nous avons rencontré des habitants ne se cachant pas de tirer profit de ce petit jeu politique, assistant à tous les meetings, quel que soit la couleur politique. Lors de notre séjour sur l’île un candidat, peu ambitieux ou peu fortuné, distribuera lors de son meeting 100KSH par personne, soit 0,77€, ce qui générera beaucoup de déception auprès de ces auditeurs les plus patients.

Parce que ces constats culturels nous enseignent beaucoup de chose sur notre propre fonctionnement et nous permet, par le décentrement, de mieux nous comprendre, nous décidons aussi d’enseigner aux élèves les différences culturelles rencontrés dans notre voyage. C’est ainsi que nous nous retrouvons dans une de ces classes, dont certaines portent encore les marques de ce qui fut dans le temps une étable, pour présenter notre voyage et les richesses de ce monde à ces enfants âgés de 14/15 ans.

Nous leur avons proposé de répondre à 10 questions, sous forme de quizz, illustré par de nombreuses photos et nous avons constaté qu’ils ne savent pas situer l’Amazonie mais ne connaissent pas non plus le sens du mot Nature. On découvre que leur connaissance se limitent à l’Afrique, et même, pour certains, seulement au Kenya. Alors nous prenons le temps de leur illustrer les différents écosystèmes par des photos, de leur montrer des animaux dont ils ne connaissaient pas l’existence, de leur expliquer les continents et les principales langues parlées à travers le monde…Nous avons alors le sentiment que leur potentiel n’est pas assez exploité et qu’ils subissent les carences d’un système éducatif qui ne les encourage pas à rêver, s’ouvrir et s’accomplir mais plutôt à respecter par la force les enseignants, apprendre par cœur des sujets peu ou pas nécessaire à leur développement et à courir après l’idée d’un développement déconnecté de leur réalité locale. Nous nous demandons alors pourquoi ce système éducatif, importé par l’Europe, continue à se transmettre alors qu’il est aujourd’hui difficile d’en suivre le programme et les promesses…

Nous finissons notre cours de 2h par des conseils et outils pour leur permettre de suivre leurs rêves et atteindre leurs objectifs (croire en soi, accepter l’échec comme un moyen de progresser, se documenter au mieux sur un sujet pour en connaitre le fonctionnement, toujours rester ouvert et curieux à ce qui se passe sous leurs yeux et dans le monde…). Sous des applaudissements qui traduisent la réception du message passé et les émotions créées en eux, nous finirons ce moment par un partage musical où cette trentaine d’élèves nous fera découvrir leurs musiques favorites et quelques pas de danse avant que nous les lancions dans une Macarena endiablée et très amusantes.

Alors que nos derniers jours sur l’île arrivent et que nous sentons en nous une petite tristesse à l’idée de quitter cette vie authentique, sauvage et salvatrice, nous découvrons que nous avons perdu 10 000 Kenyan Shilling (70 euros). Nous en aviserons Ken, à Nairobi pour quelques jours, qui nous dira que ce sont sans doute les enfants qui sont rentrés dans la chambre et ont pris l’argent. Il nous assure qu’il s’en occupera à son retour. Le dernier jour, Brill nous fait la surprise de venir nous voir pour passer une dernière soirée avec nous. Nous passerons de longs moments à discuter et se questionner sur nos vies respectives avant de partir dormir pour la dernière fois dans notre petite cabane.

Le lendemain, Ken arrive seulement 2h avant notre départ et nous apprend qu’il a lui-même perdu de l’argent, beaucoup d’argent. En effet, à la suite d’une erreur de sa part sur les chiffres de son compte Mpesa, il a envoyé plus de 1000 dollars sur le compte d’une autre personne. Cette somme représente plus de 4 ans d’économie et la banque ne peut pas lui garantir qu’il le retrouvera. Dégoutés pour lui et triste de cette situation, lui qui vient d’avoir un enfant et qui projette de développer la qualité de vie de sa communauté, nous décidons de ne pas lui rajouter de stress avec nos « petits » 70 euros perdus.

Nous rencontrons alors Katrina, une Slovène qui arrive de Gambie et qui compte faire un mois de volontariat à Takawiri. Les vibes sont douces et nous profitons des heures restantes pour échanger sur la vie sur l’île, sur l’Afrique et sur nos expériences de voyages.

Nous prenons nos gros sacs à dos et commençons les 30 minutes de marche pour rejoindre l’embarcadère accompagnés par toute notre petite équipe. Sur le chemin les enfants nous sautent dessus et les adultes nous saluent chaleureusement…Nous avons conscience qu’il s’agit de nos derniers moments ici alors nous nous remplissons de cette énergie si particulière, de ces sourires, de ces accolades, de ce mode de vie si particulier, si simple mais si inspirant. Arrivés à l’embarcadère, nous attendrons pendant 1h le bateau, alors nous profitons d’une messe à ciel ouvert pour observer et se remplir, pour divertir les enfants qui viennent à nous avec quelques tours de magie, pour regarder les pêcheurs ramener leur butin…

Le bateau est là, nous chargeons les sacs et nous nous retournons vers nos amis. Les câlins chaleureux échangés nous font tous monter les larmes et nous commençons à naviguer, les yeux humides mais le cœur joyeux. Nous regardons lentement Takawiri s’éloigner et nous réalisons la chance que nous avons eu de vivre ici et de lancer tous ces projets. Takawiri fera désormais toujours parti de notre géographie intérieure dans laquelle nous pourrons nous replier mentalement pour nous souvenir, nous inspirer, nous ressourcer et bien sûr aimer.

Car c’était le plaisir chaque jour de remercier encore la vie pour la simplicité et la richesse qu’elle nous offre, une vie douce et humble où chaque être a organiquement sa place et où l’esprit de ubuntu, l’unité et le destin commun, prend tout son sens. C’était un ensemble de rêves qui s’articulent pour donner un sens et un futur à cette communauté et aux deux tribus qui la composent. C’était au final rien de plus qu’une harmonie en mouvement qui nous montre encore à quel point l’humain est inspirant et résilient.

C’etait donc, posée sur des dunes rocheuses au milieu de Victoria, une minuscule île à l’énergie réconfortante, inspirante et vivifiante. C’était tout simplement Takawiri…

Nitakuona hivi karibuni,

Cris & Antho

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7 novembre 2021 1 décembre 2021

Après 4 pays et 3 continents traversés en 32h dont 21h de vol, nous arrivons enfin à Nairobi.

La sortie de l’aéroport marque déjà un grand contraste avec ce à quoi nous étions habitués. Nos repères sont bousculés et nous réalisons enfin que nous venons vraiment de changer de continent. Notre couleur de peau contraste et nous sommes désormais clairement des étrangers, là où en Amérique latine on arrivait à se fondre un peu dans la masse. La langue est différente : on nous parle en anglais mais on entend surtout du Swahili, les deux langues officielles au Kenya. Il est 3h du matin, on est fatigués et le choc culturel ne fait que commencer.

Nous arrivons à récupérer une chambre en avance dans l’hôtel que nous avions réservé. On attend 6h du matin pour prendre le petit déjeuner et se coucher. Nous découvrons ainsi les mandasi, les saucisses de bœuf, le chou aux épices… Un bel aperçu de la nourriture locale !

Après deux jours à dormir et à essayer de se recaler, nous nous rendons compte que le jet-lag est plus difficile que nous l’imaginions. Malgré la volonté de se caler sur l’heure locale, il nous est impossible de ne pas dormir la journée et de vivre la nuit. Nous prenons alors le temps de lire des articles et regarder des documentaires sur le pays dont nous ne connaissons pour le moment que l’aéroport et un hôtel rempli de locaux.

L’occasion d’apprendre que le pays est une démocratie multipartite très jeune. À la suite de la décolonisation tardive (1963), le pays est resté une démocratie à parti unique pendant plus de 40 ans, incluant finalement les autres partis seulement suite à des violences répétées entre le parti unique et les opposants, ayant aboutie à l’ingérence de l’ONU pour régler le conflit et proposer une cohabitation politique. On découvre que pendant des années, les élections furent, comme souvent en Afrique, truquées. Les députés, eux, ont votés une loi en 2017 pour monter leur salaire à plus de 10600€/mois, les faisant entrer dans le classement des députés les mieux payés au monde (alors que le salaire moyen est de 160 euros par mois), pendant que Kenyatta junior, le fils du premier président Kenyan, se faisait réélire tout en étant au même moment jugé pour génocide… Pas besoin de beaucoup de temps pour comprendre à quel point la corruption gangrène le pays et créé des disparités que nous allons assez rapidement constater.

Nous nous forçons à sortir au bout du 3ème jour pour essayer de retrouver un rythme normal et surtout pour découvrir cette capitale dans laquelle nous prévoyons de vivre pendant plus de 2 semaines. A l’extérieur, tout nous apparait comme un grand bordel ; chaque trottoir est rempli de déchets et de vendeurs proposant des produits aussi divers que variés : la marchandise est posée sur un tissu étalé sur le sol, créant ainsi une boutique de fortune pour permettre aux personnes de gagner quelques kenyan shelings pour se nourrir le soir et payer le logement, qui pour la plupart se trouve à l’autre bout de la ville.

Les gens nous dévisagent, les enfants nous touchent, les hommes regardent Cristel avec des intentions plutôt explicites et dérangeantes. Nous sommes dans le cœur du centre-ville mais la pauvreté est présente partout. Ça grouille, ça s’agite de partout et il est difficile de trouver un endroit calme pour observer la vie passer. Nous y découvrons les « chicken bus » locaux, appelés Matatu sacos. Blindés, ils klaxonnent, stationnent n’importe où et participent à une pollution flagrante. Un air saturé qui n’empêche pas les cigognes de s’installer en plein cœur de la ville. Nous nous arrêtons à un stand de livre pour couper un peu avec l’extérieur et trouver de quoi lire en anglais. Nous découvrons que les livres sont des versions numériques imprimées permettant ainsi de baisser le coût d’acquisition !

Nous sommes alpagués en permanence par des enfants qui continuent à nous suivre malgré notre refus ferme de leur donner de l’argent, par des adultes qui tentent dans un premier temps de créer une conversation désintéressée, pour finalement nous demander de les aider financièrement pour diverses raisons… C’est difficile à vivre et cela ne fait que renforcer le choc culturel que nous vivons intérieurement et notre nostalgie naissante pour l’Amérique latine.

Sur chaque boutique se trouve marqué en vert « M-Pesa ». Nous comprenons qu’il s’agit d’un moyen de paiement permettant aux personnes éloignées du système économique majoritaire de pouvoir quand même payer de façon électronique et surtout d’avoir accès aux paiements des factures en ligne et aux achats sur internet. En effet, le Kenya est le premier pays du monde à avoir popularisé le paiement par téléphone. Ici, plus de 90% de la population utilise ce système de paiement pour les achats du quotidien. Cette fonctionnalité a permis aussi de développer le système de micro-crédit, donnant ainsi accès aux plus pauvres, ne pouvant pas avoir de banque et donc de crédit, à un prêt assez faible pour acheter des produits de première nécessité. Cependant cette opportunité d’accès au crédit contient son corollaire : les gens obtiennent très facilement un micro-crédit (pouvant être de seulement 5 euros) mais beaucoup n’ont pas la possibilité de le rembourser. Ainsi ils utilisent un autre des 20 opérateurs de micro-crédit pour rembourser le premier, puis un troisième pour le second… Ce système crée ainsi une crise de la dette individuelle qu’il est assez dur de juguler et qui incite dès lors les opérateurs à utiliser les données personnelles pour contacter la famille ou même les amis pour réclamer le remboursement, reléguant donc la vie privée au dernier plan.

Le Kenya est connu comme étant la Silicon Valley de l’Afrique et le projet de création de Silicon Savannah oriente beaucoup d’investisseurs, dont une majorité de chinois, vers ce pays aux promesses de développement important. Mais le contraste s’accentue d’autant plus quand l’investissement s’oriente sur le numérique, privant ainsi une grande partie de la population des emplois générés par ces entreprises 3.0 qui développent des applications dernière génération alors que les routes ne sont même pas entretenues, que les déchets sont présents partout et que la pauvreté se constate à chaque coin de rue. En effet, 90% du PIB du pays est réalisé là où seulement 10% de la population du pays habite, laissant ainsi le reste du pays à l’abandon…

C’est avec la volonté d’avoir un impact positif lors de notre passage en Afrique que nous nous sommes instantanément lancés dans une recherche de volontariat. Les demandes ne manquent pas au Kenya, alors nous décidons de mettre un terme à notre rythme décalé pour nous rendre dans une charity school dans l’un des quartiers les plus pauvres de Nairobi, Kayole. William, 30 ans, et sa mère, Alice, nous reçoivent un dimanche dans leur grande maison. Ils nous montrent notre petite chambre sans fenêtre qu’ils souhaitent qu’on partage avec 3 jeunes enfants malades de leur orphelinat, ce que nous refusons poliment, considérant la situation inappropriée. Il s’en est suivi une longue après-midi où, assis dans les canapés, les échanges restent pauvres et maladroits. Nos questions trouvent des réponses brèves et évasives, alors que les leurs semblent étrangement intéressées : Quels métiers exercions-nous en France ? Combien nos tatouages nous ont couté ?… Ne manquant pas de faire remarquer qu’ils auraient pu faire beaucoup de choses avec notre argent, tout en nous racontant ce que les précédents volontaires leur ont généreusement apportés. Nous comprenons seulement qu’Alice et William ont ouvert l’orphelinat et l’école dans laquelle ils enseignent en 2008. Cristel tente de jouer avec les enfants présents dans le salon mais très vite elle constate qu’ils regagnent leur canapé dès qu’Alice entre dans la pièce et qu’ils ne parlent qu’en chuchotant. Nous remarquons alors que c’est dans une petite maison derrière la nôtre que se trouve l’orphelinat : un dortoir où les enfants passent leur journée, sans jouet ni adulte.

Heureusement, l’arrivée des 5 autres volontaires en fin de journée vient briser cette ambiance étrange. Nous faisons ainsi la connaissance de Clémence, une Française qui profite de son chômage pour faire de l’humanitaire, de Rita, une Française originaire de Mayotte, qui a décidé de tout quitter pour s’installer à Nairobi et d’Ursula, une Américaine de 60 ans qui fait des volontariats depuis un an aux 4 coins du monde. Le lendemain matin, nous nous réveillons avec l’excitation d’un jour de rentrée. A 10h, nous embarquons à bord du van de William direction l’école qui se situe à moins de 10 minutes de notre maison. Nous découvrons ainsi ces rues non-bitumées de Nairobi, ces commerces de fortunes et ces maisons bricolées. Nous descendons du véhicule dans une petite rue tranquille, aux portes de la petite école. William nous présente à chaque classe où les élèves se lèvent à notre passage et crient en cœur « Good Morning Teacher Cristel. Good Morning Teacher Anthony. » Arrivés à la dernière, nous comprenons que c’est celle qui nous sera attribuée. Sans briefing sur l’âge ou le niveau des élèves, ni sur le programme ou la pédagogie à adopter. C’est dans cette pièce de 6m², où sont réunis 16 élèves âgés entre 9 et 14 ans, que nous développons jour après jour, de 10 à 16h, nos compétences d’improvisation et de pédagogie agile. Et parce que 3 manuels pour 16 élèves et 2 professeurs ne suffisent pas, nous nous retrouvons à noter le moindre exercice et la moindre leçon au « tableau » (une peinture noire qui recouvre un mur poreux).

Nous apprendrons que les différences d’âges entre les élèves s’expliquent par le niveau de vie des familles qui n’ont pu offrir une scolarité à leurs enfants que lorsque les finances le permettaient. Et malgré le fait qu’ils soient tous en Grade 4, les écarts de niveaux sont importants. Nous constatons pour certains une incapacité à distinguer les voyelles des consonnes ou à trier des nombres du plus petit au plus grand. On tente alors de suivre un emploi du temps affiché au mur et l’on se retrouve à enseigner la géographie sans carte, la musique sans instrument, l’art plastique sans feuilles, le sport sans espace. C’est ainsi, en suivant le manuel de technologie, que nous devons demander aux élèves de nous expliquer ce qu’est un écran, une souris et un clavier alors que la majorité d’entre eux n’ont jamais vu un ordinateur de leur vie. Un cours de « social studies » leur demandait quelles sont les valeurs inculquées par leur école, ce à quoi ils répondent sans hésiter : « l’obéissance, l’honnêteté, le sens du service » et il est vrai que nous avions en face de nous des enfants obéissants, toujours prêts à rendre service et en qui nous pouvions avoir confiance. Mais nous avons été frappés par l’absence de créativité, de réflexion personnelle et de curiosité. Leurs monstres en Cadavre Exquis étaient à peu de choses près similaires les uns des autres, la moitié de la classe a choisi le mot « chien » pour un jeu de mime et leur culture musicale se limitait pour beaucoup à l’hymne national et aux chants religieux. Nous leur faisons ainsi écouter du rap et de la musique classique, du reggae et de la soul. A défaut d’avoir un espace dédié au sport, nous leur faisons découvrir la méditation et des exercices de repirations. Nous sentons nos cœurs se remplir alors que nos yeux, mi-clos, voient ces enfants se prêter à l’exercice de toutes leurs forces.  

L’école accueille près de 200 élèves, âgés de 2 à 15 ans, dans cet espace de moins de 100m². Les instituteurs (5 lorsqu’ils sont tous présents) jonglent ainsi entre les 7 classes surchargées ou étriquées. De plus, chaque matin, deux institutrices sont réquisitionnées dans une cuisine de 2m² pour préparer le déjeuner pour toute l’école. Tous les jours, du riz et des haricots sont servis à ces enfants qui n’ont probablement pas la chance d’avoir un petit déjeuner et un dîner à la maison. Une fois servis, ils dégustent leur plat assis dans leur salle de classe avant de se défouler dans une cour proportionnelle au reste de l’école (et qui est d’ailleurs également une salle de classe protégée du soleil ou de la pluie par un parasol troué). Ils profitent de ce moment de liberté pour venir vérifier si nos peaux ont une texture différente de la leur et faire glisser leurs petits doigts tout sales dans nos cheveux lisses ou sur nos peaux tatouées. Malgré une chaleur écrasante et un air qui ne circule pas, les enfants portent assidument le pullover qui composent leur uniforme, ajoutant même pour certains des collants en laine ou une doudoune. Chaque vêtement est déchiré, sale, trop petit ou a des boutons en moins, nous questionnant sur le sens de l’uniforme obligatoire. Un jour, alors qu’Ursula prendra l’initiative de recoudre ceux des orphelins vivants avec nous, Alice lui fera comprendre, de façon incompréhensible, que cette initiative n’est pas la bienvenue…

Ainsi ballotés de la maison sans jardin à l’école étriquée directement en van, nous commençons tous à ressentir le besoin d’extérieur et de se dépenser physiquement. Mais nos demandes de nous rendre à l’école ou de rentrer à la maison à pied sont systématiquement rejetées, sous prétexte d’un environnement dangereux et risqué. Alice nous raconte alors des histoires de kidnapping et de faux commerces capables de nous voler nos organes. Une émeute sauvage dont a été témoin Clémence devant la maison un jour où elle était restée seule au domicile n’a fait qu’alimenter le discours de notre hôte. Alors que le van nous a lâché une après-midi, nous avons pu marcher quelques centaines de mètres pour aller attraper un bus, de quoi seulement constater qu’il est désagréable d’être dévisager par les personnes croisées et de trouver nos « Bonjour ! » sans réponse.

Nos soirées se résument à quelques courses au supermarché le plus près, de chouettes conversations avec les autres volontaires et un peu de lecture dans notre petite chambre sombre. Anthony ira aussi chez le barbier attenant à la maison avec William qui ne veut absolument pas nous laisser vivre seuls à l’extérieur de cette maison-prison. Un fait étrange mais le moment bien-être fut incroyable et l’attention portée autant que les massages énergiques africains reçus lui ont permis de s’évader un peu.

Le soir les trois orphelins malades ont le droit de rester dans le salon, alors ils restent assis-là en silence à nous observer, quelques fois ils ont même le droit à une règle et une gomme, voire à une feuille et un crayon de papier. Le matériel de coloriage rapporté par les autres volontaires avait été soigneusement rangé dans un placard et la pâte à modeler confisquée. Un soir, alors que les filles sont parties au restaurant, les orphelins ont tous le droit de manger avec nous dans le salon. Mais sur les 4 canapés du salon, un seul leur est autorisé. Et comme 10 enfants ne rentrent pas sur un si petit canapé, 3 d’entre eux étaient assis sur le carrelage derrière le salon alors que les autres canapés étaient vides. 

Un matin, alors que nous avions fini par convaincre William de nous rendre par nous-mêmes à l’école à pied, estimant qu’à 7 le risque était raisonnablement réduit, nous réalisons être enfermés à clé dans la maison. Les volontaires les plus anciennes nous expliquent que c’est en fait le cas tous les matins. Alors qu’Alice et William partent à l’école à 7h, nous nous retrouvons enfermés sans clé, devant attendre 10h que le van vienne nous récupérer. Alors que William arrive finalement pour nous récupérer ce matin-là, nous nous abstenons de lui faire remarquer qu’il était convenu que nous partions à pied. En revanche Cristel lui demande discrètement s’il serait possible de mettre une clé à disposition au rez-de-chaussée au cas où nous aurions besoin de sortir en leur absence ou du moins par mesure de sécurité. Il répond positivement mais, quelques minutes après notre arrivée à l’école, Alice nous prend à part. En colère, elle crie sur Cristel l’accusant d’avoir formulé une demande déplacée et impolie à son fils. Elle nous explique par ailleurs que, vivant sous son toit, nous ne sommes pas autorisés à sortir sans le lui avoir signalé au préalable. La « discussion » prend encore une autre dimension lorsque William intervient promulguant différents mensonges incroyables. Choqués par cette scène et ces propos irréalistes, nous calmons la situation en jouant la carte du malentendu et retrouvons une forme d’entente en promettant, des deux côtés, d’améliorer notre communication à l’avenir.

Il nous est tout de même extrêmement difficile de se plier à ce genre de règles, de comportements et de non-sens. Nous voyageons maintenant depuis plus d’un an dans une liberté absolue et devoir tolérer ce genre d’attitude, que nous attribuerons, dans un premier temps, au contraste culturel dont il nous faut s’acclimater, est extrêmement difficile. Heureusement, nous sommes en fin de semaine et ce week-end là nous partons avec Rita, Clémence et Ursula pour notre premier safari.

C’est donc avec notre guide, plein d’optimisme et de bonne humeur, que nous quittons enfin Nairobi pour découvrir les alentours et surtout la réserve Maasaï Mara, permettant un des safaris les plus beaux et les plus majestueux du continent.
Après avoir passé plus d’une heure dans les bouchons de la capitale, nous commençons à voir de la nature, salvatrice après ces moments dans la jungle urbaine.

Nous chauffeur nous arrête sur un sommet pour prendre un café. Devant nous, et à perte de vue, se dégage la vallée du Rift. Une importante faille qui laisse apparaître en contre-bas une savane sauvage et aride. Anthony attendait ce moment depuis des années et nous avions même prévu initialement de commencer notre tour du monde par le Kenya afin de partir de là où tout aurait débuté pour l’humanité. En effet cette faille, qui commence en Tanzanie et s’étend jusqu’en Éthiopie aurait permis, selon les théories, à nos ancêtres de se séparer taxinomiquement des singes et de commencer la lente et longue évolution de notre espèce et la colonisation progressive de la planète.
Cette faille se serait progressivement formée suite à un mouvement tectonique séparant la plaque somalienne à l’est de la plaque africaine à l’ouest et créant donc une énorme dépression. La formation de la faille aurait fini par conduire à une différenciation climatique et environnementale majeure entre la région située à l’ouest, humide et boisée, et la région située à l’est, beaucoup plus sèche et occupée par la savane. À partir d’une souche commune, deux lignées auraient divergées, aboutissant à l’ouest aux chimpanzés arboricoles, et à l’est aux premiers Hominina puis aux Australopithèques, groupe probablement à l’origine du genre Homo. La bipédie naissante liée à ce groupe serait à l’origine du développement de notre espèce et on attribuait, il y a encore peu de temps grâce aux théories de la East Side Story de Yves Coppens, le berceau de l’humanité en Éthiopie, où Lucy a été retrouvée. Aujourd’hui cette théorie reste encore valable, car effectivement une partie de l’humanité a commencé sa route ici, mais commence aussi à germer l’idée d’un développement multi situé de nos ancêtres, qui se serait ensuite croisés, mélangés pour passer par Homo habilis, homo erectus, homo ergaster… et finir par Homo Sapiens Sapiens, nous, tout simplement.

Nous méditons ainsi face à ce gouffre énorme qui nous permet en un coup d’œil d’avoir l’impression d’embrasser, quoiqu’il en soit des approches, plusieurs millions d’années d’histoire évolutive. Nous reprenons la route et très rapidement, sur le bas-côté, nous apercevons des babouins, énormes et en bande, qui, non effrayés par la circulation, nous regardent passer en se déplaçant sur leurs 4 pattes. Le week-end commence bien.

Après plus de 4 heures de route, nous commençons à pénétrer dans la réserve. Les Maasaï habitent encore ces terres arides et nous les voyons nous saluer depuis leurs champs où pâturent leurs troupeaux. Leur unique Dieu, En-Kai, aurait fait don de tout le bétail à ce peuple… les autres humains qui en possèdent ont certainement dû les leur voler il y a bien longtemps. Alors que rodent possiblement fauves, rhinocéros et buffles, ces hommes, protégés d’une cape rouge, ne semblent pas inquiets. Mais avant d’être des éleveurs, les Maasaï sont des guerriers intrépides. Les garçons âgés de 15 ans sont soumis à plusieurs rites de passage pour gagner ce titre. La cérémonie la plus importante est celle de la circoncision, où le futur guerrier ne doit montrer aucun signe de peur ou de douleur au risque de devenir une honte pour sa famille, voire d’être ostracisé. Une fois circoncis, les jeunes hommes partent vivre en groupe dans un village spécialement construit pour eux, accompagnés de leurs amantes et de leurs mères qui se chargent de tout le travail domestique. Ils devront attendre quelques années pour devenir des guerriers adultes et se marier, contrairement aux jeunes filles qui deviennent adultes et aptes au mariage dés 12 ans, une fois excisées. Malgré la prévention réalisée par les associations nationales et internationales, ces pratiques persistent dans certains villages. Cet ancrage dans la tradition a également pour effet de relayer les Maasaï au rang de main d’œuvre pas chère et peu instruite dans les villes kenyanes. Ceux restés dans leur village, victimes du réchauffement climatique, se sont convertis au tourisme en complément de l’élevage et sont heureux de nous recevoir dans leurs petites maisons faites de terre et de bouses de vache. Dans la pièce centrale, éclairés à la lampe de nos téléphones, nous écoutons notre hôte nous parler des us et coutumes de son peuple et nous ne pouvons cacher notre dégout lorsqu’il nous explique qu’à chaque évènement important, les Maasaï se délectent de sang de bœuf…

Sur le chemin nous menant à notre lodge, nous croisons déjà des zèbres, des phacochères et des gazelles. Émerveillés nous sortons l’appareil photo avec déjà la sensation de vivre un moment unique et rare. C’était sans compter à ce qui nous attendait encore…

Nous arrivons à Oloololo Gate où nous attend notre logement. Une tente de luxe avec salle de bain privative, deux lits et une petite terrasse pour profiter de l’ombre du site. Nous sortirons dans le parc pour pouvoir observer le coucher de soleil sur la savane. Les couleurs rouges, oranges et jaunes se mêlent à la végétation sèche et nous profitons d’un moment unique, sublime et inoubliable, aidé par l’ensemble des animaux déjà croisés dans notre van surélevé et au toit amovible.

En 1h, en plus d’un magnifique couché de soleil, nous avons déjà vu girafes, éléphant, autruches, buffles, zèbres, gazelles, gnous et même un couple de lions, caché dans les herbes hautes et sèches, faisant la sieste et profitant du réveil pour se reproduire en 3/4 secondes. Lors de la période de reproduction qui ne dure que 96h, les lions et lionnes s’adonnent à ce qu’on pourrait appeler un marathon sexuel en s’accouplant toutes les 15 minutes environ, pouvant ainsi aller jusqu’à 50 actes en une journée.

Nous partons le lendemain à 6h du matin pour pouvoir maximiser nos chances de voir le plus d’animaux possible et, pourquoi pas rêver, l’ensemble des Big Five. Ce nom correspond aux animaux qui furent pendant longtemps les plus chassés et qui sont aussi les plus rares. Le lion pour le prestigieux trophée, le buffle pour les cornes portées ensuite par les chefs guerriers et pour sa chaire, l’éléphant pour l’ivoire, le rhinocéros pour sa corne aux vertus soi-disant aphrodisiaques et le léopard pour sa fourrure. Même si aujourd’hui ces pratiques, fort heureusement, sont devenues illégales, les Big Five sont toujours les animaux les plus recherchés lors d’un safari.

Très rapidement, nous assistons au petit déjeuner de plusieurs girafes dont la silhouette s’aperçoit de loin. Plus loin nous verrons les lions s’accoupler à deux mètres de nous, à découvert cette fois-ci. Le mâle, doté de poils aussi durs que des épines à l’extrémité de son pénis, est obligé de mordre le cou de la femelle pour l’empêcher de bouger à cause de la douleur de la pénétration.


Ensuite nous verrons plusieurs buffles en famille se nourrir tranquillement dans les prairies. Nous apercevrons à plusieurs reprises des guépards marcher tranquillement et se remettre d’un repas fraîchement partagé, les babines encore recouvertes de sang. Nous avons la chance de rencontrer une espace très rare, le rhinocéros noir. Ils sont 600 au Kenya et malgré son nom, ce n’est pas sa couleur qui le distingue du rhinocéros blanc, mais plutôt sa gueule large. Le pauvre, effrayé par les voitures qui l’encercle, il court il court, petit oiseau sur son dos. Les éléphants sont là aussi pour nous émerveiller. Ils se déplacent majestueusement en famille pour dénuder les arbres pour se nourrir.

Nous observons les hyènes prendre le soleil au bord d’une marre, les phacochères et leurs petits se balader tranquillement, les suricates, plutôt rapides, traverser la route, les gazelles, les gnous, les antilopes, les zèbre, en famille ou non, les énormes crocodiles en bord de rivière cohabitant pacifiquement avec plusieurs dizaines d’hippopotames, dans l’eau ou sur la rive, les babouins qui viennent vers notre van assez curieux…

C’est génial de rouler sans vraiment savoir quoi chercher et laisser la nature nous présenter le caractère aléatoire de ses manifestations. Comme des enfants, le cœur marqué par chaque rencontre, nous parcourons des kilomètres à observer la moindre feuille bouger, à écouter le moindre bruit pour tenter de voir ce qui se cache derrière. Nous comprenons alors pourquoi « safari », qui signifie « voyage » en swahili est utilisé pour désigner cette excursion… une expérience si unique !

Sur plus de 1500km2, s’étend ce parc kenyan partagé avec le Serengeti du côté tanzanien. Si les humains connaissent des frontières, souvent dangereuses, abjectes ou même illogiques car discriminantes, les animaux, eux, profitent de cet ensemble librement et sans risque, sinon la position sur la chaine alimentaire.

Nous parcourrons qu’une infime partie de cette savane immense mais la nature nous offre encore des surprises inespérées et nous sommes sans mot face à cette beauté sauvage. La vie est un trésor sans cesse renouvelé pour qui, humblement, sait regarder avec les yeux d’un enfant la beauté d’une vie toujours surprenante et nourrissante.

Nous aurons même l’occasion de voir le roi de la savane dévoré son repas caché dans une petite rivière : un bout de gnous dont on ne distingue même plus la partie en question. Mais alors que nous pensions avoir fini et que nous prenions la route du retour, nous recevons un appel radio : un léopard, le seul animal faisant partie des Big Five que nous n’avions pas vu, vient d’être aperçu. Cet animal est extrêmement rare à voir alors notre guide accélère et nous arrivons, plutôt bien secoué par la route, au pied d’un arbre. Nous voyons deux silhouettes jaunes et noires se détacher de l’arbre. C’est une mère et son petit. Ils se reposent, alors nous attendons. Au loin, le soleil commence à se rapprocher de l’horizon et un troupeau d’éléphants traverse dans notre second plan. C’est surréaliste et merveilleux.
Alors que la maman léopard se réveille, nous la voyons grimper un peu plus haut à l’arbre où l’on aperçoit une tête de bébé zèbre pendre : ce cadavre avait dû être gardé pour le repas du soir dans ce lieu inaccessible pour les lions. Conscients d’assister à une scène unique, nous retenons notre souffle et nous nous imprégnons de ce moment magique.

Nous rejoignons la sortie du parc, où nous attendent des femmes Maasaï pour nous vendre des bijoux, le cœur reconnaissant pour la journée vécue mais avec la difficulté de réaliser la chance que nous venons d’avoir.

En 12h, nous avons assisté à des scènes uniques, portées à notre connaissance jusqu’à aujourd’hui seulement par les documentaires animaliers, nous avons pu voir chaque animal du Big Five mais surtout nous avons pu observer 22 animaux différents soit l’intégralité de la faune sauvage observable dans cette région de la corne de l’Afrique.

Sonnés et rêveur, nous nous retrouvons à table pour manger le soir. Si les mots sont peu nombreux pour décrire la beauté de ces moments de connexion à la nature, les mots sont plus facilement mobilisables pour parler de l’endroit que nous retrouverons le lendemain. Chacun partage sa déception et sa colère par rapport à la vie que nous avons chez Alice et Williams, faite de chantage, de sautes d’humeur, de demandes d’argent, de manipulations et de privations de liberté.

Mais heureux et ressourcés, nous nous rassurons mutuellement sur notre capacité à rendre cette semaine meilleure que la précédente en mettant de côté l’ambiance étrange imposée par nos hôtes et en nous focalisant sur les enfants à qui nous enseignons. Mais, en ce dimanche soir, Alice nous explique que les élèves en Grade 4 seront en examens « surprises » imposés par l’Etat et que nous ne reverrons pas notre classe. Elle nous prévient également que, lorsque le fonctionnaire public passera à l’école apporter les sujets, tous les volontaires devront se cacher dans une salle (notre présence n’étant visiblement pas légale…). La déception résonne dans nos oreilles, nous qui avions finit par apprendre les prénoms de nos élèves, par identifier leurs difficultés et leurs compétences… sans penser aux activités que nous leurs avions promis de préparer pour la semaine qui suivrait.

Quelque peu démotivés nous descendons dans le salon le lendemain matin où nous retrouvons une table inhabituellement vide. Alors que chacun d’entre nous se demande ce qui expliquerait l’absence de petit-déjeuner déposé quotidiennement par Alice, William sort de sa chambre et part à l’école sans nous, sans bonjour ni explication. Il reviendra à notre demande 10 minutes plus tard où il s’acharnera sur Cristel, expliquant qu’elle a créé cette ambiance désagréable le jour où elle a osé se plaindre d’une porte fermée en lui parlant soi-disant mal. Cette fois-ci, face à l’absurdité des propos entendus et des attitudes de ce matin-là, nous ne ferons rien pour apaiser la situation. Fous de rage d’être traités ainsi alors que nous avions mis notre cœur dans l’aide que nous pouvions apporter à l’école, nous remontons faire nos affaires après avoir pris le soin d’exprimer tout ce que nous pensions. Anthony qui voit Cristel en larme, insulte copieusement William en lui expliquant que « ça ressemble à ça de se faire mal parler ». Comme la semaine précédente, cet homme de 35 ans n’a rien su faire d’autre que d’appeler sa maman à l’aide. C’est ainsi que nous sommes priés de descendre dans le salon où un policier nous attend. Alice nous ordonne de nous assoir sur le canapé des orphelins, n’étant plus dignes des autres canapés probablement, avant de nous expliquer avoir fait venir un policier pour nous faire sortir de la maison sans craindre pour leur vie, parce qu’Anthony a quelque peu menacé William. Après qu’Alice ait insisté pour que le policier vérifie nos passeports, nous avons demandé à sortir de la maison pour lui présenter les documents. C’est là que l’officier nous a rassurés, nous disant que ce n’est pas notre faute et nous souhaitant de profiter du temps qu’il nous reste au Kenya. Une fois dehors, lui et ses collègues s’exclameront « Ils ont l’air fous dans cette maison !! Vous faites bien de partir. » C’est ainsi que nous nous retrouvons dans la rue, nos sacs sur le dos et un cabas de matériel de peinture devant faire office de don sur le bras.

Méfiants, nous arrivons dans notre studio réservé d’urgence dans un quartier choisi au hasard où une dame lumineuse nous reçoit. Son petit visage rond et son sourire innocent nous donne immédiatement envie de nous confier sur ce que nous venons de vivre. Nous sommes enthousiastes par ce simple logement et par chacune des intentions de notre hôte, que nous nous empressons de remercier chaleureusement. Nos premiers pas dans le quartier nous rassurent à leur tour : personne ne nous dévisage et les regards croisés sont généralement suivis d’un sourire et d’une salutation. Mais lorsque nous sommes de retour dans l’appartement, pour la première fois depuis plus d’un an de voyage, nous sommes envahis par l’envie de rentrer. Nous repensons à l’Amérique latine qui nous manque terriblement et nous pensons à la joie de retrouver nos proches en France, aux bons petits plats de nos parents et à ceux de nos restaurants préférés, au confort de la maison… Mais comme il nous serait impossible d’abandonner comme ça, nous nous refusons de nous arrêter sur ces premières impressions. Nous nous rappelons les termes de Marc Augé, anthropologue urbain, pour qui les frontières matérialisent d’abord la nécessité d’apprendre pour comprendre. Après analyse, nous nous sommes rendus compte que nous ne nous sommes pas assez écoutés. En effet, nous nous sommes toujours imposés de quitter les capitales et les grandes villes le plus rapidement possible si la vibes ne nous appelait pas. Cependant, même si la colère finale fut sans doute de trop, nous ne voyons pas ce que nous devons travailler pour comprendre et apprendre de cette situation si ce n’est de prendre du recul et laisser le bilan se faire plus tard, dans le calme et le détachement émotionnel. Nous nous représentons alors la culture de ce nouveau pays d’accueil comme un mur qu’il nous faut d’abord escalader, en souffrant sans doute au début, pour ensuite pouvoir observer, un peu en retrait, les caractéristiques de cette culture. Nous assimilons ce rapport outrancier à l’argent, nous l’attribuons à un héritage post-colonial et à une représentation quelque peu biaisée des blancs par certains kenyans. Nous apprenons aussi à comprendre que regarder dans les yeux fixement lors d’une conversation peut être difficile pour les Kenyans, nous apprenons quelques mots de Swahili pour briser la glace avec ceux qui ne parlent pas ou peu anglais, nous étudions plus en détails la culture politique, l’économie et les faits culturels de ce pays pour pouvoir mieux l’appréhender et obtenir le filtre et le recul nécessaire pour rendre nos rencontres inspirantes et positives. Nous savons que le Kenya a beaucoup de choses à nous apprendre et nous ne voulons pas passer à côté de cette opportunité. C’est ainsi que nous nous engageons auprès de Ken pour un volontariat sur son île dans le lac Victoria, le plus grand lac d’Afrique. Nous le rencontrons au centre-ville de Nairobi avec son ami Brill. Nos premiers échanges nous confortent dans notre intuition… Nous n’avons désormais plus qu’à nous laisser surprendre par ce pays, redescendre doucement de notre mur et accepter de laisser dernière nous l’Amérique latine, la jungle, l’espagnol pour s’ouvrir pleinement à ce pays, ses richesses, ses contradictions et son histoire.

Nous profitons donc de ce temps de pause inattendu pour se recentrer, poser nos intentions de presque-fin de voyage, faire une journée de séminaire pour le projet d’école auquel nous sommes associés et nous reposer avant d’aborder la suite, plus confiants, plus éclairés et, conscients, comme dirait Carl Gustav Jung, « que c’est du heurt des contrastes que jaillit la flamme de la vie »…

Nitakuona hivi karibuni,

Cris & Antho

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21 octobre 2021 – 6 novembre 2021

Après un mois au Guatemala nous reprenons la route pour le Mexique, cette fois pour remonter la Riviera Maya et rejoindre Cancun. La boucle sera bouclée. Mais impossible de traverser par le Belize pour rejoindre Bacalar. Si nous décidons d’y passer, nous avons l’obligation d’y rester minimum 3 jours et de loger dans des hôtels hors de prix choisis par le gouvernement pour lutter contre le Covid. Ces conditions sont absurdes et nous repoussent encore plus de l’idée de découvrir ce paradis fiscale singulier de l’Amérique Centrale, royaume du Commonwealth.

Nous nous résignons donc à faire un détour de plus de 7h de route pour contourner le Guatemala, par le Chiapas et rejoindre Bacalar. Un périple de près de 20h qui nous fera arriver  à 2h du matin sans hôtel réservé. Nous finirons par monter la tente en plein centre-ville, dans le parc de la Forteresse San Felipe construite en 1729 pour permettre aux conquistadors de lutter contre les attaques de pirates. Une nuit plutôt agréable puisque, à notre grande surprise, personne ne nous a réveillé le matin et nous avons pu nous réveiller sans urgence.

Nous finirons par trouver un hôtel-camping qui nous propose, dès le lendemain, d’aller gratuitement dans un balneario leur appartenant. Des hamacs, transats, balançoires dans l’eau et un petit restaurant nous permettront de passer 5h au bord de cette lagune tant réputée pour ses 7 nuances de bleu. Anthony profite de l’eau relativement basse et d’une température suffisamment chaude pour pratiquer encore sur Cristel le Wataflow. Intriguées et intéressées par l’approche, deux jeunes allemandes acceptent d’être cobayes à leur tour. Une pratique qui attire forcément la curiosité et facilite la pratique d’Anthony.

Le lendemain nous passons du temps dans deux cénotes. Le premier, celui de Cocalitos, est assez singulière car elle se trouve directement dans la lagune. Un eau turquoise paradisiaque et peu profonde qui devient un gouffre obscur de plusieurs dizaines de mètres. En raison de courant trop dangereux pour s’y rapprocher, nous profitons des hamacs dans l’eau pour se relaxer et nous prenons le temps d’observer les stromatolithes. Il s’agit de formations rocheuses calcaires d’origine biologique (de la vie les constitue) et sédimentaire (plusieurs sédiments sont emprisonnés dans les couches successives). Ce sont les formations biologiques les plus anciennes recensées sur Terre car elles vivent de façon presque stable depuis plus de 3,5 milliard d’années. Rares sont les endroits dans le monde où les observer.

A quelques mètres de là, nous rejoignons ensuite le cenote Azul par un petit sentier recommandé par le taxi, évitant l’entrée payante. Ce cenote est au milieu d’une petite forêt et ressemble fortement à un lac mais dont la profondeur est immédiate. Nous pénétrons dans cette eau enveloppante encerclés par les racines qui s’enfoncent dans ce gouffre infini.

Nous nous dirigeons le lendemain vers Tulum, connu pour son ambiance hippie-chic et touristique. Sa grande rue principale concentre une partie des restaurants et hôtels de la ville, tandis que la plage se situe à 8km du centre. Nous nous surprenons à apprécier l’énergie de la ville et nous décidons d’y rester 6 jours pour se poser et ralentir notre rythme pour préparer la suite de notre voyage.

Nous profitons d’être ici pour aller visiter une plage, celle d’Akumal, connue sur les blogs pour le lien privilégié qu’elle promet avec les tortues marines, actuellement dans leur phase de ponte. En arrivant sur place, nous sommes choqués. Les blogs que nous avions lu datent de plus de 2 ans et le site n’est plus qu’un énorme complexe touristique balisé, délimité qui ne permet de nager librement dans l’eau que sur une faible surface et réserve le reste pour les touristes près à payer 400 pesos (16euros) pour mettre un gilet de sauvetage et nager 10 minutes avec des tortues suivis de prés par leur guide. Même si la raison avancée est la préservation des tortues, par la régulation du nombre de personnes dans l’eau, tout cela ressemble quand même à une énorme usine à fric plus qu’a un centre de préservation des animaux marins. Nous finirons alors à quelques kilomètres de ce lieu, dans une plage délimitée de jungle et de trous dans le sable marquant les zones de ponte des tortues. Nous passerons donc la fin de la journée au soleil, à tenter de trouver quelque coraux vivants pour observer les poissons multicolores et laisser de côté le monde des humains.

C’est révoltant de voir dans cette ville et par extension dans le Yucatan, à quel point cet Etat est l’arrière cour tropicale des USA. Tout est fait pour les américains : les prix sont exorbitants, tout est payant, développé, balisé. Il existe seulement une plage publique sur ce littoral, pourtant énorme. Cette zone d’influence américaine détruit la nature au profit du capital, crée des besoins absolument inutiles, injecte de la drunk-food dans les estomacs des gens de passage et convertie subtilement les mexicains à leur mode de vie. Tout est argent, intérêt. La colonisation moderne se passe de bourreaux, de groupes de pression. L’imitation d’un système jouant sur les désirs les plus bas se passe de structure de pression. Il suffit de donner l’envie d’être comme eux et le tour est joué.

Même révoltés par ce fonctionnement, nous gardons toujours l’espoir d’un lieu, d’une connexion qui nous donnera l’altitude suffisante pour surpasser les constats faits. Et c’est ce qui se passera le soir même en rencontrant Melo, une amie proche de Ben. Elle est très intéressée par le Wataflow et souhaite avoir plus d’informations. Prétexte pour boire des coups et découvrir son mode de vie de digital nomad. Nous sommes rejoint par Clément et Liv, deux français rencontrés à Bacalar et par Robin, un ami à Melo. Nous resterons ainsi attablés pendant 4h à échanger sur la psycho-généalogie, la vie sur la route, le sport… Des discussions qui demandent prolongations : le RDV est donc pris deux jours plus tard pour une soirée tous ensemble.

Si nous sommes à Tulum c’est avant tout pour deux raisons : Anthony sait, par intuition, que c’est ici qu’il va pratiquer au maximum le Wataflow avant de quitter le Mexique et c’est surtout ici que nous devons expérimenter la plongée sous marine en cénote.

Nous avons donc RDV le lendemain avec Dive Tulum  pour rejoindre nos lieux de plongée. Cette fois-ci ce n’est pas en bateau que nous accèderons aux spots mais en 4×4, en cheminant dans la jungle basse. Sans même plonger, nous sommes déjà enchantés de cette singularité. Notre guide est un homme d’une soixantaine d’années, conservé par le soleil et une vie libre dans la nature. Se décrivant comme un pirate, comme beaucoup de personnes ici, vivant en marge de la société pseudo américaine, il plonge depuis plus de 30 ans et possède un lieu de repli dans la jungle pour s’éloigner de la société et se rapprocher de lui-même et de la nature.
C’est tellement réconfortant et passionnant de rencontrer des gens vivant pleinement leur vie sans se soucier des normes, des attentes sociales et suivant leur rêve. Une résonnance avec la vie que nous menons actuellement et connectée à celle à laquelle nous aspirons également : libre, simple, en lien avec la nature et avec la modeste volonté d’accompagner les autres dans leur passion, leur aspiration ou leur difficulté.

C’est Anthony qui commencera à plonger à 30m de profondeur dans un cenote faisant 60 mètre de profondeur. The Pit est une petite cavité de surface mais renfermant un gouffre énorme. La descente se fait à la lampe torche, le temps de contourner des monticules de roches empilées depuis le fond et finir par découvrir les faisceaux lumineux partant de la surface, 30m au dessus de lui, et plonger vers ce qui semble être l’infini. Quelle merveille, quelle chance de découvrir cet univers.

Cristel se joint ensuite à la palanquée pour découvrir Dos Ojos, un cenote peu profond permettant d’avoir un premier vrai contact avec la plongée en grotte. En effet, ce qui distingue une plongée en mer d’une plongée en cénote c’est que dans un réseau sous terrain, nous ne pouvons pas remonter directement à la surface, nous sommes dans des grottes obscures et nous devons rejoindre le point de mise à l’eau pour sortir. Un aspect technique qui décuple la peur mais aussi et surtout l’excitation. Nous suivons donc notre guide, lampe torche en main, sans perdre de vue le fil d’Ariane situé à un mètre en dessous et nous permettant de ne pas se perdre dans ces labyrinthes sous terrains.

L’ambiance est incroyable, nous sommes dans le noir, éclairés seulement pas nos lampes et nous découvrons une grotte aquatique nous révélant ainsi stalactites, stalagmites et quelques vestiges préhistorique (ossements, poterie…). Pendant 40 min nous cheminons ainsi dans ce labyrinthe de roche et d’eau dans un calme indescriptible. Nous sommes moins agités que dans la mer et l’eau douce, pure et sans sédiments, nous permet d’avoir une telle visibilité que nous oublions parfois que nous sommes dans l’eau… Au final nous aurons fait une pénétration de 20 minutes, signifiant que, au bout de la grotte, le seul moyen de retrouver la surface est de faire 20min en sens inverse!!!

Nous sommes émerveillés et nous poursuivons ainsi la journée vers Car Wash, un cenote en bord de route, anciennement utilisé par les chauffeurs de taxi pour laver leur voiture. Une fois les bouteilles sur le dos et avant la mise à l’eau, nous apercevons, assez proche de nous, un alligator à la surface. Notre guide nous invite à aller rapidement à l’eau pour le suivre. Nous savions qu’il était possible d’en voir un dans cette cénote mais nous n’avions pas imaginé pouvoir nager avec lui. Ainsi, sous l’eau, à deux mètres en dessous de lui, nous le suivons tranquillement. Il mesure un peu moins de deux mètres et nous avons conscience de vivre quelque chose d’unique. Il s’arrête sur le bord de la cenote, près de la végétation où se trouve une petite tortue marine. Dans un coup de queue puissant, il disparaît dans l’eau trouble pour chasser la tortue, en vain. Nous poursuivons ainsi notre plongée dans la partie visible de la cenote. C’est un véritable jardin japonais aquatique. Des poissons colorés se baladent tranquillement au milieu des racines de lotus faisant surface, 4 mètres plus haut. L’univers est féerique et nous hallucinons de la beauté de ces fonds. Nous continuons notre route vers la partie sous-terraine de la cenote, dans une grotte ayant servi, il y a quelques dizaines de milliers d’années, de caverne à nos ancêtres. Nous cheminons ainsi pendant 25 min, guidés par nos lampes, dans ce refuge aujourd’hui immergé. La cavité est énorme et nous imaginons la vie qu’il pouvait y avoir ici auparavant. C’est vraiment une chance incroyable de pouvoir vivre ce genre d’expérience et, à mesure que nous avançons, nous savons que nous sommes en train de vivre une de nos plus belles plongées. Le contraste entre la nuit de la caverne et la lumière bleue-verte qui se dégage de l’entrée nous laisse rêveurs et nous enregistrons ces images en nous pour le reste de nos vies.

Nous poursuivons ensuite 5 min dans le jardin aquatique avant de refaire surface et s’exclamer de joie. Nous sommes abasourdis de tant de beauté et pendant que nous retirons nos combinaisons des petites tortues noires et jaunes viennent au bord du ponton et rajouter de la magie à quelque chose de déjà exceptionnel. Nous nous rinçons dans cette eau fraiche et cristalline, conscient que ça sera sans doute la dernière cénote que nous visiterons. L’apothéose finalement.

Avant de reprendre la route, notre pirate nous invite à fumer sa pipe électronique de weed. Anthony accepte et après trois inspirations, se retrouve à cracher comme jamais par dessus la porte de la voiture. Le guide en fait de même et les effets sont instantanés. Nous rentrons, complètement émerveillé et un peu sur un nuage. Nous le questionnons donc sur la consommation de cannabis au volant et il nous explique que les policiers ferment les yeux. La raison est simple et intéressante : les touristes viennent ici pour passer le peu de temps de vacances qu’ils ont, pour se relaxer et se recharger avant de retourner à leur vie. Les excès faisant partie aussi des vacances et des choses permises dans le Yucatan, les policiers les laissent faire, dans la mesure du raisonnable. Sanctionner ce genre de pratique risquerait de faire perdre l’attrait de ce lieu assez marginal et libre de toutes conventions sociales et de lois restrictives. Un paradis donc pour américains stressés et pour les locaux qui vivent ici.

Le jour suivant nous rejoindrons Melo et Robin dans leur hôtel luxueux pour manger un tajine préparé par Zineb et offert en échange d’une session de Waterflow. Zineb est marocaine et est arrivée au Mexique suite à la vision d’une guérisseuse argentine rencontrée au Maroc qui lui a dit  » toi, tu dois partir vivre une retraite spirituelle de 40 jours au Mexique, car tu es, toi aussi, une guérisseuse et tu dois trouver tes réponses là bas. ». Elle ne l’a d’abord pas pris au sérieux et puis, quelques semaines plus tard, la vie lui a offert les moyens financiers de partir, de trouver le courage d’affronter les réactions de sa famille et de franchir le cap. Elle est donc ici, sur la fin de son séjour où elle a pu expérimenter plusieurs approches thérapeutiques et spirituelles et elle comprend aujourd’hui pourquoi elle devait venir ici… Guidée par son destin et sa mission d’âme, elle se nourrie de possibilités nouvelles et révolutionne sa vision de la vie. L’Amérique latine est vraiment une terre mystique. Nous poursuivons la soirée entre français autour de bouteilles de vin et rejoins par Clément et Liv et par Elsa, une ancienne colocataire de Cristel à Toulouse et une amie à elle.

Les jours suivants Anthony partira donner 6 sessions de Waterflow, à Zineb, Melo, Robin et d’autres personnes inspirées par cette thérapie aquatique. L’occasion d’approfondir la pratique et voir concrètement les bienfaits immédiats qu’elle procure. Des visions naissent chez certains, des bilans se font, des peurs se dépassent, dont celle de l’eau pour les deux mexicains traités, assez courante en Amérique latine. L’eau est un élément magique et cette pratique confirme à Anthony sa volonté et son pouvoir d’accompagner les autres dans leur dépassement et développement personnel. Magique encore…

Nous partons finalement rejoindre Cancun pour passer nos derniers jours. Même si nous avons détesté cette ville lors de notre arrivée il y a trois mois, nous devons y retourner pour préparer notre sortie du continent et Anthony a RDV pour finir son projet de recouvrement de tatouage. Nous trouvons donc une maison partagée, équipée d’une belle piscine, où nous vivrons pendant 10 jours en collocation avec des mexicains, un espagnol et un canadien, tous digital nomads.

Anthony passera 4 jours complets avec son tatoueur, rencontré sur Holbox, pour construire la suite de son projet au bras et le recouvrement de son tribal. Il passera finalement 20h sous l’aiguille en trois jours et se fera même tatouer par deux artistes en même temps. La douleur est vive mais l’expérience et les échanges sont incroyables et annihilent la souffrance ressentie.

Une fois cette expérience et ces moments de folie partagés ensemble, nous finirons finalement, non sans mal et sans galère logistique, à prendre nos billets pour sortir du pays. Nous pouvons enfin souffler et profiter de nos derniers moments au Mexique et en Amérique Latine. Quelle ironie de finalement passer près de 2 semaines dans cette ville qui nous avait tant repoussé à notre arrivée. Nous y avons développé une petite vie de quartier, aidés par la localité de notre logement, et y avons découvert plein de restaurants sympas et même des coins de jungle au milieu de la ville, illustrant, bien que tristement, les vestiges d’un temps passé. Anthony recevra un vieil ami d’enfance, de primaire, avec qui il avait eu une relation forte mais que le temps et l’espace avait éloigné. Morgan et sa chérie Mexicaine, Caro, passerons donc 3 jours avec nous dans l’appartement à refaire le monde et partager des moments simples mais riches. Ils sont ici pour monter leur entreprise de toits végétaux dans le nord du Mexique et profite d’un peu de répit pour prendre des vacances dans le Yucatan. Quel bonheur de voir comment les vies évoluent et se rapprochent en temps voulu pour renouer un lien fort, presque comme avant, avec 20 ans d’écart.

Anthony repartira finalement sur Holbox 3 jours pour suivre son tatoueur afin de finaliser pendant 4 heures encore, son tatouage, qui se termine enfin, après 37h de travail entre la Colombie et le Mexique. L’occasion de retrouver les hamacs du Kin Camping et l’ambiance douce de ce lieu. Cristel passera ces derniers jours dans un hôtel au centre de Cancun, le temps de quelques emplettes et de jolis moments de connexion avec les résidents. Nous nous retrouvons pour nos deux derniers jours au Mexique, le temps de passer un moment avec les copains rencontrés entre le Guatemala et le Mexique et prendre le temps de se reposer avant les 38h de voyage qui nous attendent.

Le dernier soir, nous repartons, une fois de plus, sur la place de las Palapas pour y manger une tortas, une crêpe et des churros. L’ambiance familiale est toujours la même, la musique est présente et les enfants continuent leur jeu que eux seuls peuvent vraiment comprendre. Nous sommes assis sur un banc et nous réalisons enfin que cette vision sera notre dernière du Mexique et de ce continent magique et merveilleux.

Les larmes montent et nous réalisons que ce que nous vivions depuis plus d’un an, ce que nous prenions comme normal et naturel, comme notre vie quotidienne, arrive désormais à sa fin. L’Amérique latine aura bercé nos âmes sur 7 pays et a travers des expériences que nous ne pouvions même pas imaginer vivre. 1 an c’est peu et c’est long à la fois. Le temps de s’attacher et se sentir déchiré, le temps de se connecter à une nature sauvage et enchanteresse, de se dépasser personnellement et collectivement, le temps de rencontrer des centaines de personnes qui nous auront inspiré, fait grandir, le temps de trouver en soi les ressources d’une résilience, de trouver une nouvelle médecine et par extension le temps d’approfondir et affiner notre spiritualité, le temps de prendre le temps pour aller vers des choses plus grandes que soi, le temps d’aimer chaque être vivant croisé sur nos routes, le temps de s’émerveiller et celui de se révolter, le temps d’être simplement soi-même, ouvert et tolérant pour rencontrer les autres, le temps de révolutionner nos vies et marquer nos corps, le temps d’être reconnaissant pour la vie et ses merveilles, le temps de penser à nos proches et ressentir un manque, le temps de se sentir suffisamment loin pour ne plus ressentir d’appartenance particulière et se remettre à la route, aux rencontres et au vent, le temps de concevoir que la vie est un cadeau qu’il nous faut honorer et préserver, le temps de se rendre compte que nous avons toutes les clefs en nous pour construire la vie que nous voulons vraiment vivre, le temps simplement de se rendre compte que seul l’amour et la bienveillance peuvent nous permettre de marquer notre passage et laisser des empreinte sur l’éphémère, le temps finalement d’aimer le monde comme il est y d’y trouver sa place.

Encore un dernier regard silencieux sur cette place, sur ces gens, sur ce qui fut notre quotidien, encore une dernière oreille tendue sur cette belle langue, encore une dernière image à embarquer avec soi avant, non sans mal, de retourner à l’hôtel pour notre dernière nuit.

Pour la ultima vez, Hasta luego !

Antho & Cris

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27 septembre 2021 – 19 octobre 2021